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Allemagne / Droits des étrangers /

Quand les jeunes réfugiés se mobilisent en Allemagne... 2ème round
2 décembre 2010 par Marine

Après la manifestation voici le gala des JoG et l’élection du "Ministre de l’Expulsion" 2010. Une soirée pleine de couleurs avec une envie de mobilisation forte qui reste en arrière goût...

Avez-vous déjà entendu parler d’un ministre de l’Expulsion ? Drôle d’appellation pour un ministre même s’il faut avouer qu’en ces temps difficiles, plus d’un pourrait largement prétendre au titre. En France, les ministères de l’Intérieur et de l’Immigration se battraient probablement pour obtenir la victoire. En Allemagne, la compétition est bien plus rude : chaque région (Bundesland) possède son propre ministre de l’Intérieur, celui-ci étant en charge des questions migratoires, entre autres de l’éloignement des étrangers. Autant dire, une ribambelle de candidats au concours du ministre de l’Expulsion… Organisée depuis 2006 par les Jeunes sans Frontières (Jugendliche Ohne Grenzen, voir article précédent), la cérémonie symbolique au cours de laquelle est décerné le titre de« Abschiebeminister » a lieu chaque année, dans la ville où se tient la conférence des ministres de l’intérieur (cette année à Hambourg !).

Cet automne le Gala s’est tenu au Politbüro, un petit théâtre du quartier de la gare, situé entre les restaurants afghans, les fast foods turcs et les superettes asiatiques. A l’image de la manifestation de la veille, les mots d’ordre de la soirée étaient couleurs et diversité. L’ouverture s’est faite sur une pièce de théâtre magnifique, nommée « Restés ici ! » retraçant l’histoire d’une jeune ghanéenne ayant grandi à Postdam, expulsée d’Allemagne vers le Ghana à 13 ans, séparée de sa mère. L’adolescente se retrouve ainsi dans un pays dont elle ignore tout et décide avec une cousine, de prendre la route pour rentrer à la maison… Des acteurs doués, portant eux-mêmes une histoire migratoire personnelle, une mise en scène simple mais tellement efficace, des rires, des moments tragiques, de nombreux thèmes abordés. [1]

Gala JoG 2010

Après la pièce de théâtre, les JoG ont remis des prix à trois initiatives ou organisations œuvrant pour la reconnaissance des droits des réfugiés et migrants. Les premiers récompensés étaient les bénévoles du Café Exil de Hambourg. Le Café Exil est un lieu ouvert à tous qui a pour but d’informer et d’orienter les migrants et réfugiés quant à leurs droits et aux possibilités qu’ils leur sont offertes. Pour des cours d’allemand, des accompagnements aux bureaux des autorités pour poser une demande d’asile, une mise en lien avec un avocat spécialisé, un simple conseil ou même juste une tasse de thé, la porte du café est ouverte tous les jours… Plusieurs dizaines de bénévoles, beaucoup étudiants, se relaient dans le petit local situé juste en face des « Autorités des étrangers », le pendant de nos préfectures françaises.

Après Hambourg vient…Münster et l’Action 302. Durant l’été 2009, plusieurs Roms (302 !) résidant dans la communauté urbaine de Münster depuis de nombreuses années se sont soudainement vus menacés d’expulsion vers le Kosovo et la Serbie. En réponse à la dégradation de leur statut, ces-derniers ainsi que des associations locales se sont rassemblés sous la bannière Action 302 afin de dénoncer la politique de mise à l’écart et d’expulsion pratiquée par le gouvernement et d’exiger un droit de séjour solide pour tous. L’initiative est grandement soutenue par le conseil municipal local. Deux étudiants de la petite ville de la Ruhr ont fait le déplacement jusqu’à Hambourg et remercient chaudement les organisateurs pour leurs encouragements.

Enfin le troisième prix est décerné à l’école Anne-Franck (Eschwege) qui s’est largement mobilisée lorsque l’un des élèves, Jamal a été expulsé d’Allemagne alors qu’il était tout à fait intégré dans sa ville, quartier, école. En mobilisant élèves, professeurs, parents, en récoltant de l’argent pour payer son billet de retour et en organisant une manifestation pour alerter l’opinion publique, l’école a réussit à obtenir le retour de Jamal. Le soir du Gala, ce-dernier, ses amis et son directeur montent sur la scène, tous ont les joues roses et le sourire aux lèvres. Ils remercient l’assemblée et laissent derrière eux un message optimiste : cela vaut le coup de se battre.

Au milieu de tant de mobilisations positives en faveur des droits des étrangers, il ne faudrait quand même pas oublier notre Ministre de l’Expulsion. Quatre candidats ont été retenus pour le vote : trois Ministre régionaux et le Ministre national de l’intérieur sont en lice ce soir pour obtenir le prix négatif. L’un a tenu des propos racistes envers les Roms, l’autre n’a pas hésité à expulser des Afghans jusqu’à Kaboul. Bref, ils n’ont pas grand-chose à s’envier les uns aux autres. Dans la salle, les gens remplissent leur mini bulletin de vote et le déposent dans les chapeaux qui se passent de rang en rang. Pendant ce temps là, les performances s’enchaînent sur la scène : rappeurs, intervenants, vidéos sur les thèmes qui nous rassemblent ce soir. Un peu plus tard, les organisateurs, tous deux sur leur 31 réclament le silence et annoncent le grand vainqueur 2010 : Thomas de Maizière, ministre de l’intérieur national, est élu à la grande majorité, Ministre de l’Expulsion. Il lui est, entre autres, reproché de largement se servir de la convention Dublin II pour renvoyer massivement vers la Grèce, les migrants y aillant laissé leurs empreintes en cherchant à rejoindre l’Allemagne. Dans la salle, beaucoup de participants étaient présents au camp No Borders à Lesbos en 2009 et ont eu assez d’occasions pour constater les conditions de vie inhumaines des migrants sur place. Apparemment cela aura laissé quelques traces. La porte parole des JoG ajoutera un peu plus tard : „Bien que les réfugiés n’aient aucune chance de recevoir l’asile en Grèce , se voient obligés de vivre dans la rue et sont expulsés en masse vers la Turquie de manière illégale, de Maizière continue les expulsions vers la grèce et pour cela, il a bien gagné son prix.“

Bien évidemment, l’heureux élu n’a pas pu récupérer sa décoration puisqu’il n’avait pas répondu à l’invitation des JoG. Ce sont donc les jeunes réfugiés qui iront lui remettre son prix, une petite valise (symbole de l’exil), à l’endroit où se réunissent tous les Ministres de l’Intérieur de l’Allemagne. Bien entendu, ils ne pourront pas lui donner en main propre, Mr de Maizière étant trop occupé pour se genre de futilité mais la presse se charge de relayer l’information.

Remise du prix

Le lendemain, je rencontre Youssef, l’un des membres actifs des JoG. Pendant le gala, ce dernier avait joué le présentateur, costar, noeud-pap’ et blagues qui fusent vers l’assemblée. A le voir gesticuler ainsi sur la scène, à l’aise sous les projecteurs, relevant avec humour ses rares fautes de langage, il est difficile de croire que ce jeune homme d’une vingtaine d’années puisse être expulsé d’un moment à un autre. Arrivé du Liban en 2003 à Berlin avec sa mère et sa sœur, Youssef est allé à l’école dans la capitale allemande, s’y est trouvé des amis, y a appris la langue de Goethe comme les autres et s’est intégré tant que possible. En bref il se sent d’ici et non de là bas. Pourtant cela fait maintenant sept années que sa famille et lui vivent en Allemagne avec un statut de toléré (geduldet). [2] Sept années d’insécurité : pas de statut clair, peu de possibilités, incapacité de faire des projets et pourtant où il fallait quand même bien continuer à vivre. Youssef raconte les difficultés du quotidien : « On a besoin d’un titre de séjour pour pouvoir signer des contrats. Et comme le statut de toléré est renouvelable tous les 3 à 6 mois, ils disent qu’ils ne peuvent pas avoir confiance en toi, ils se demandent si tu seras encore là à la fin de l’année. Carte bancaire, pareil, on va récupérer notre argent à des rendez-vous à la banque. Les petits boulots c’est la même chose. Donc comme un trou vraiment. Manger, dormir et tu ne peux pas bien faire plus. »

En 2007, sa mère, sa sœur et lui-même ont déposé une demande d’asile en expliquant qu’il leur était impossible de retourner au Liban pour des raisons familiales. Après trois ans de silence radio, la réponse est finalement tombée, froide, coupante : un refus sous prétexte que les jeunes sont désormais capables de se former dans le pays d’origine. « C’était vraiment un choc. Vous êtes dans l’insécurité totale pendant 7 ans et un jour vous recevez une lettre qui vous dit que l’expulsion peut se passer d’un moment à l’autre. Vous êtes encore moins sûr de rien. La police peut être devant notre porte demain, en pleine nuit et nous dire qu’il faut partir » dit Youssef en secouant la tête. Pourtant cela ne l’arrête pas, et c’est bien ce qui est incroyable. Il est maintenant engagé depuis trois ans aux côtés des JoG et compte bien se battre pour faire reconnaître son droit de vivre en Allemagne, le pays où il s’est construit, comme n’importe quel autre citoyen. « Je suis d’ici. C’est là où j’ai grandi…j’ai une copine ici, avec qui j’ai vraiment envie d’aller plus loin. Elle est allemande. Et bien voilà, je pourrai simplement l’épouser et recevoir des papiers. Mais je veux me battre pour avoir des papiers, je n’ai pas envie de me marier pour cela ! Je l’ai même dit au juge, il m’a en peu regardé de travers et je lui ai dit : c’est comme ça. On se marie, dans deux semaines je reçois des papiers, c’est ça que vous voulez ? »

Youssef n’est qu’un exemple parmi des milliers d’autres, des dizaines de milliers d’autres. Près de 90 000 personnes sont actuellement considérés comme tolérés en Allemagne et la majorité d’entre eux vivent ici depuis de nombreuses années. Il n’est pas exceptionnel de discuter avec des personnes se trouvant dans cette situation depuis 10, 15 voir 20 ans. A cela s’ajoutent les nombreux sans-papiers, encore plusieurs milliers de personnes qui n’ont absolument aucun statut, ni protection. Bref, les partisans de la liberté de circulation et d’un droit de séjour pour tous n’ont pas fini d’arpenter les rues allemandes... « J’espère qu’un jour viendra où nous n’aurons plus besoin d’élire un Ministre de l’Expulsion. Mais bon, nous n’en sommes pas encore là... » conclut Youssef.


Notes

[1] Plus d’informations sur la pièce de théâtre en langue allemande ici

[2] Quelques clarifications quant au statut de toléré (en allemand cela se dit eine Duldung). Il ne s’agit pas d’un titre de séjour mais d’une impossibilité passagère de procéder à l’expulsion. Elle est délivrée pour un maximum de 6 mois mais elle l’est souvent pour beaucoup moins, quelques jours ou semaines. C’est un instrument très pratique pour les autorités afin de contrôler les gens et les inscrire dans une immense insécurité. A partir du moment où les obstacles à l’expulsion sont tombés, la personne peut être expulsée directement. Si quelqu’un est « toléré » depuis plus d’un an, alors les autorités doivent le prévenir au moins un mois à l’avance de sa prochaine expulsion. Le statut de toléré est accompagné de nombreuses limitations du droit du travail et d’une liberté de circulation très réduite.



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