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Allemagne / Droits des étrangers /

Quand les jeunes réfugiés descendent dans les rues allemandes... 1er round
23 novembre 2010 par Marine

Le 17 Novembre 2010, des centaines de personnes ont répondu à l’appel des "Jeunes sans Frontières" et ont défilé dans les rues d’Hambourg, protestant contre les politiques migratoires en Allemagne.

La place de la gare centrale de Hambourg est archi bondée. De tous les côtés, les manifestants se saluent, se collent des stickers les uns aux autres en rigolant et sautent sur place pour se réchauffer un peu les pieds engourdis par le froid saisonnier du Nord de l’Allemagne. Au dessus de la foule flottent des ballons de toutes les couleurs à l’effigie de l’organisation menant la mobilisation : les JoG, Jungendliche Ohne Grenzen (Jeunes sans Frontières) sont à l’initiative de la manifestation qu’ils ont surnommée I love Bleiberecht, en reprenant le slogan que l’on voit sur bien des t-shirts de touristes à New York ou à Paris. Pourtant à la place d’un nom de ville, s’affiche en couleurs le mot Bleiberecht. En traduction littérale cela donne Droit de Rester, comprenez donc Droit de séjour.

Les JoG sont une organisation de jeunes réfugiés et migrants vivant en Allemagne et militant pour une reconnaissance de leurs droits et la fin de la détention et des expulsions [1]. Née en 2006 à Nürnberg dans la cadre de la mobilisation contre l’IMK (Conférence des Ministres de l’Intérieur) [2] , l’organisation a grandi et s’est implantée dans de nombreux Länder à travers la création de groupes locaux. Au sein des JoG, on trouve des jeunes de différents pays ayant en commun une identité multiple et la volonté inébranlable de rester en Allemagne, le pays où la plupart d’entre eux a grandi. Certains sont directement menacés d’expulsion, d’autres ont un titre de séjour pour plusieurs années. Beaucoup ont ce qu’on appelle ici une Duldung, un statut précaire ne leur assurant aucune protection et renouvelable tous les 6 mois. [3]. Cela signifie qu’ils sont "tolérés" sur le sol allemand mais qu’ils peuvent être renvoyés à tout moment. La grande majorité parle un allemand très bon et est intégrée dans sa ville, son quartier de résidence. Depuis 2006, les JoG organisent chaque automne, une large mobilisation dans la ville où se tient la traditionnelle IMK afin de faire entendre leur voix et de protester contre des politiques de plus en plus répressives et hostiles aux réfugiés et étrangers présents ou arrivant en Allemagne.

La manifestation organisée par ceux-ci fut l’un des temps forts de la mobilisation 2010. 3000 personnes, réfugiés, migrants, allemands, activistes politiques, militants ont défilé mercredi 17 Novembre dans les rues d’Hambourg. Evidemment, pour qui a suivi les mobilisations du mois d’octobre en France, le chiffre de 3000 participants pourrait sembler ridicule. Pourtant les organisateurs étaient tout à fait satisfaits : amener les gens à descendre dans la rue dans un pays comme l’Allemagne et sur un thème aussi controversé n’est pas chose aisée. Le cortège coloré était très animé : la manifestation a été ponctuée de nombreuses interventions politiques, artistiques et personnelles (récits de migrants sur les conditions de détention) qui ont donné à la marche un air de fête et de revendication politique fort. Un rappeur originaire d’Hambourg, Holger Burner avait composé à l’occasion une chanson qu’il a pu interpréter depuis le camion de tête et que les manifestants se sont empressés de reprendre en cœur. Vous pouvez écouter l’interprétation enregistrée pendant la manifestation (d’où une qualité audio très moyenne) avec une traduction du texte ci-dessous.

Listen !

Free movement

Chaque être humain a le droit de circuler

De vivre dans des maisons et non d’horribles prisons

De recevoir des vrais soins et non de ridicules tickets restau/médecins

Les lois allemandes – l’encre se transforme en sang

Puisque ceux qui fuient meurent aux frontières

Pour ceux d’en haut, ils ne sont que des paragraphes, pour nous ils sont des êtres humains

Qui ont forcément une raison de fuir

Pendant que les sociétés allemandes font leurs affaires sur le dos de la misère

Dans des mines remplies de minerais précieux

Ou en vendant des chars à des paramilitaires

Dictature ou élections, ça vous est bien égal

Parce que finalement votre moral se paye en euros

Et si jamais vos marionnettes ne vous plaisent plus

Alors viennent les soldats allemands ou l’armée de l’Union Européenne

D’abord on vent des machines, puis on vent quelques mines

Et à la fin on s’enrichit encore pendant qu’eux, ils reconstruisent

Free movement is everybodys right

Droit de séjour pour tous, en tous lieux et en tous temps (x4)

Puisque cette politique crée des réfugiés dans le monde entier

C’est clair que l’Europe se dépêche de surveiller ses côtes

Et si quelqu’un réussit encore à atteindre le continent

Il ou elle ne manquera pas de tomber sur une équipe bien payée

Police des frontières ou douanes contrôlent sans fin

Leurs couleurs pour le peuple : noir, rouge et or

Cet Etat veut sécuriser le succès et les profits

C’est pourquoi il ne laisse pas la aux voix critiques

Même si tu as un titre de séjour régulier

Dès qu’il sera expiré, le chemin vers la prison sera sans détour

Et comme tu n’as pas le droit de travailler

L’Etat sait bien que tu ne peux rien te payer

Et toi tu sais, que comme tu es de la mauvaise couleur

Tu deviens suspect numéro un aux yeux de tous

Tu te prends des amendes à cause de l’obligation résidentielle

Aucun être humain n’est illégal et l’Allemagne n’est pas humaine

Free movement is everybodys right

Droit de séjour pour tous, en tous lieux et en tous temps (x4)

"Stop aux expulsions - Bannière portée par les réfugiés du camp de Horst"

Un autre point important de cette manifestation a été la participation de réfugiés détenus dans le centre d’accueil pour demandeurs d’asile de Horst, à une heure de distance d’Hambourg. Le Conseil des Réfugiés d’Hambourg (CRH – mon organisation d’accueil ici même) se rend régulièrement au centre qui reçoit les demandeurs d’asile en attente du traitement de leur demande. Les membres du CRH avaient proposé aux réfugiés de Horst de participer à la mobilisation à Hambourg en leur affrétant un bus jusqu’au centre de la ville. Chose dite, chose faite, une quarantaine de personnes furent récupérées en fin d’après-midi au centre de Horst par des militants du CRH et put participer à la marche, groupés derrière une large banderole "Stop Abschiebung – Stop Deportation". Il semblait plus qu’important que les principaux concernés puissent manifester leur désaccord avec les politiques mises en place actuellement en Allemagne et en Europe aux côtés des Allemands et d’autres migrants et prendre conscience que les gens se mobilisent sur ces questions.

Etat police

Un dernier phénomène mérite une attention particulière : la présence massive de la police. Dans le cadre de l’IMK, les contingents de policiers ont été largement renforcés à Hambourg avec l’arrivée d’équipes de police d’autres Länder. Pour une mobilisation de 3000 personnes, avec enfants, vieux, étudiants, des panneaux à petit cœur et ballons partout, pas moins de 1500 à 2000 policiers ont été déployés. De chaque côté du cortège était postée une longue file de policiers, ultra protégés, casque à la main, l’air de se préparer à une invasion de martiens très méchants. C’était finalement très désagréable de se sentir contrôlé, encadré à ce point par une police omniprésente. Certains allemands avec qui j’en ai discuté déplorent largement la place que prennent les services de sécurité et de police dans toute sorte de manifestation, tout particulièrement lorsque les groupes d’extrême-gauche y sont associés. L’Etat-police dans toute sa splendeur face à une mobilisation pleine de couleurs qui s’est déroulée de manière parfaitement pacifique.


I love Bleiberecht - Appel des JoG à la mobilisation Jeunes des JoG portant bannières et ballons "Les Ministres de l'intérieur sont des cochons sans coeur" "Pour un droit de séjour" "Sortir du camp - Rentrer à l'école" Etudiantes avec des lanternes "I love JoG" Manifestants d'un côté, police de l'autre Cortège de tête Bannière anti-raciste Ambiance colorée Danse, danse la manifestation... A la fin de la manifestation, les réfugiés de Horst posent devant leur (...)
Notes

[1] Voir ici le site et le blog des JoG (en allemand)

[2] La conférence des Ministres de l’Intérieur (Innenministerkonferenz - IMK) est une réunion bimensuelle en Allemagne depuis 1954 et qui regroupe, comme son nom l’indique les Ministres de l’Intérieur et sénateurs des différents Länder. Les services de police et de sécurité participent également à ces rencontres. Une ville reçoit deux IMK à la suite, une au printemps et une en automne. Cette année c’était au tour du Land d’Hambourg d’accueillir les Ministres de l’Intérieur de tout le pays. Au cours de ces rencontres sont traités les questions tournant autour de thèmes tels « Sécurité intérieure », « Droit des étrangers », « Lutte contre le terrorisme » ou encore « Extrême gauche ». Ces conférences ont une importance majeure puisque des décisions politiques et législatives y sont prises, celles-ci se traduisant ensuite dans les lois nationales et dans les différents Länder. Durant la session d’automne, la politique migratoire de l’Allemagne est tout particulièrement au centre des débats.

[3] Il est un peu difficile de traduire l’expression « Dudlung », puisque cela signifie en français « Tolérance ». Quand une personne est geduldet (tolérée), cela signifie qu’elle peut rester dans l’état actuel des choses en Allemagne car l’expulsion n’est pas possible. Ce statut renouvelable auprès des autorités peut être délivré pour une durée allant de quelques jours à 6 mois. Il inscrit les réfugiés et migrants dans une situation d’insécurité et de précarité importante



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