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Journaliers réduits à l’esclavage : la responsablité de l’Etat n’est plus un secret pour personne. Antonio Onarati est membre de l’ONG italienne Crocevia et de l’association ARI , il nous fait part de son point de vue tout en annonçant le prochain rendez-vous de la Coordination Européenne de la Via Campesina qui aura lieu à Turin du 29 au 31 Janvier 2010.
La récente révolte des journaliers de Rosarno en Calabre continue à être traitée comme un problème d’ordre public, conséquence de la passivité du gouvernement. Mais ce raisonnement ne reflète en aucun cas la réalité. Il semblerait que, bien au contraire, l’État, les États portent l’entière responsabilité de cette situation. Par exemple, la création d’un cadre juridique, qui n’a d’autre finalité que de provoquer la désarticulation totale du marché du travail, a aussi comme effet de faciliter l’infiltration des fractions criminelles. Mais une responsabilité bien plus grave incombe à l’Italie et à l’Union Européenne, celle d’avoir construit et renforcé, avec l’argent public, un modèle agricole et agroalimentaire qui avait pour vocation de se consolider sur le marché mondial et qu’ils prétendent concurrentiel dans la compétition globale. Les crises qui se sont accumulées récemment ont démontré que ce modèle est proche de l’implosion, notamment car elles ont anéanti ses propres logiques. Logiques qui mènent toujours à l’idée fausse que les oranges, les clémentines, les tomates, les courges, le lait, le poisson ou les pommes pourraient être produits “avec profit” dans un mode industriel, par un nombre toujours plus restreint d’exploitations agricoles, toujours plus dépendantes de facteurs externes, qui sont en amont la disponibilité des énergies, les pesticides ou les engrais et en aval, l’industrie alimentaire et le circuit des grandes distributions. Les prix au rabais sont soit disant destinés aux consommateurs déjà appauvris par les grandes chaînes commerciales et aux exploitations agricoles (la chaîne n’est pas nécessairement longue, il n’y a pas une grande différence entre le prix payé par les grandes distribution et par un grossiste intermédiaire). Ces exploitants contraints de respecter ces prix imposés ne peuvent rester concurrentiels qu’avec l’unique variable d’ajustement qu’ils contrôlent : celle de la force du travail. Et cela vaut aussi bien pour le petit paysan qui fait travailler son fils et sa femme que pour le journalier en situation irrégulière. Voilà en quelques chiffres l’agriculture italienne : de 1,6 millions d’exploitants en 1992, elle n’en compte plus que 850 000 en 2009. Entre 2000 et 2007 nous avons perdu 22% des exploitations agricoles mais pas plus de 2% de la superficie agricole. Ainsi le nombre d’exploitations avec une superficie de plus de 30 hectares a augmenté, elles se sont agrandies afin “de vaincre la concurrence”. Toujours dans la même période, l’estimation du revenu standard des exploitations agricoles avec une superficie supérieure à 100 hectares a augmenté de 60%. Cela donne une idée de la raison pour laquelle les différentes mafias investissent dans l’agriculture : non seulement pour recycler de l’argent ou profiter des primes communautaires mais aussi parce qu’ il est possible de restreindre les coûts de productions, c’est à dire le coût du travail. La situation est comparable en Calabre, dans les Pouilles mais aussi dans les plaines du Latium, dans les étables de la Lombardie et du Veneto. On note un niveau d’abus différent mais on retrouve les mêmes mécanismes, que se soit en Andalousie avec les fraises (“les contrats d’origine”) [1] ou en France, dans les Bouches du Rhône avec les contrats “OMI” [2] . Mécanismes similaires, conséquence du modèle agricole commun : une agriculture industrielle résultant d’un demi siècle de politiques publiques. Politiques imposées aujourd’hui en Roumanie, pays membre de l’Union Européenne où l’agriculture familiale de petite dimension, qui a résisté au régime de Ceausescu, est quasiment anéantie par l’application de la PAC, provocant l’exode de ses exploitants vers les serres espagnoles ou latines (Mircea Vasilescu 2006). Politiques imposées aux pays d’Afrique, pour lesquels la même Union Européenne préconise “qu’il est nécessaire de libéraliser les marchés agricoles sur des bases de libéralisation réciproque” ((UE, 2007). EPA), puis successivement met en garde, sur le fait que “l’avenir des exportations nord-africaines des produits agricoles est compromis “. A l’inverse, les importations alimentaires des pays d’Afrique augmentent. En 10 ans, celles de l’Afrique francophone ont augmenté de 80% alors que la part de l’Afrique dans les échanges mondiaux est passé de 2% à 1,6% du total en 20 ans. Pour avoir une petite idée du fonctionnement : le lait importé coûte environ 200 FCFA au Sénégal, alors que le coût de production locale d’un litre de lait ne descend jamais à moins de 400 FCFA. Évidemment, il ne faut pas perdre de vue que, dans ces pays aussi, l’élite dominante profite largement de cette libéralisation. Par exemple, en Tunisie les 2% des exploitation agricoles contrôlent plus de 60% des terres cultivées et fertiles. Au Maroc en 20 ans, le nombre total des exploitations agricoles a diminué d’environ de 22% alors que, dans le même temps, le nombre de grandes exploitations a augmenté d’environ 10%. La Banque Mondiale, elle-même a l’origine des processus de libéralisation et d’industrialisation de l’agriculture, dit avoir conscience que “l’agriculture paysanne, essentiellement destinée à l’autoconsommation et à l’approvisionnement du commerce de proximité sera durement touchée par la rupture du tissu social et de ses activités économiques, touchant l’ensemble des revenus nécessaires à la famille ou au cycle productif” (Banque Mondiale, 2002). Forcés de quitter leur terre, ce sont ces mêmes paysans qui alimenteront les rangs des déportés économiques qui finissent dans les champs de tomates et de clémentines, dans les serres où se cultivent fraises et salades, sans terre et avec l’aide de produits chimiques. Depuis un quart de siècle, les politiques publiques imposées dans ces pays, ont engagé un processus de privatisation de la terre entraînant la perte de contrôle de la part des petits paysans sur les ressources naturelles fondamentales pour l’agriculture (eau, forêt, fertilité, bio-diversité etc). Ces mécanismes entraînent successivement : l’interruption des investissements publics dédiés à l’agriculture familiale, le démantèlement des protections du marché interne agroalimentaire, la réduction du rendement et de la production agricole, la destruction de l’économie rurale avec l’exode et la rupture du tissu social du même pays, la conquête du marché interne alimentaire de la part des circuits multinationaux de grande distribution et l’écroulement consécutif des revenus des familles rurales. Notre ministre de l’intérieur doit comprendre que l’agriculture conditionne l’équilibre des sociétés d’origine de beaucoup de saisonniers agricoles. Ainsi donc, nous sommes face à un problème global et national provoqué par des politiques agricoles et alimentaires dont les États sont entièrement responsables. Dans ce contexte, des organisations agricoles comme la Coordination Européenne de la Via Campesina (CEVC) [3] demandent que “l’Union européenne garantisse le respect de la part des Etats des conditions de travail pour la main d’oeuvre agricole, en particulier saisonnière, et doit agir contre ces États qui ne respectent pas les obligations minimales en matière de travail salarié saisonnier agricole qui constitue la base de l’agriculture” . La mobilisation et la solidarité continuent. Le prochain rendez-vous de la Coordination Européenne de la Via Campesina aura lieu à Turin du 29 au 31 Janvier, une rencontre de travail, organisée par l’ARI [4] pour consolider la plateforme européenne sur la lutte contre cette nouvelle forme d’esclavagisme agricole européen. Un article de Antonio Onorati [5] (Traduction : Marie) [1] à ce sujet voir les articles d’Emmanuelle Hellio volontaire, promotion 7 partie en Espagne avec le SOC syndicat d’ouvriers agricoles http://emi-cfd.com/echanges-partena... [2] Office des Migrations Internationales [4] Association Rurale Italiana, ARI se propose de regrouper sous une forme collective et représentative les personnes et groupes engagés en faveur d’un modèle d’agriculture paysanne. http://www.assorurale.it/. [5] Président de la Crocevia, ONG de Solidarité et de Coopération Internationale Italienne née en 1958. Depuis 50 ans elles intervient dans trois domaines principaux : Éducation, communication et agriculture dans les secteurs de l’éducation au développement et la coopération internationale, opérant aussi bien en Italie qu’à l’étranger avec des projets dans le Moyen Orient, en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. http://www.croceviaterra.it/ |
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