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Chypre / Droits des étrangers /

Déportation et arrestations : les Kurdes de Syrie s’opposent au gouvernement chypriote
14 juin 2010 par MarieM

Dans la nuit de vendredi 9 au samedi 10 juin 2010, 140 Kurdes de Syrie ont été arrêtées par les autorités chypriotes, mettant ainsi un terme à 25 jours de sit-in devant la Maison de l’Europe. Transférés au poste de police, ceux dont les papiers étaient en règle ont été libérés sans délai. Pour les autres en revanche, la situation est plus critique : déportés quelques heures seulement après leur arrestation, leur avenir est incertain.

25 jours entre le Ministère des Finances et la Maison de l’Europe

Depuis le 17 mai, plusieurs dizaines de Kurdes de Syrie ont organisé un sit-in devant la Maison de l’Europe à Chypre, située dans le quartier des ministères à Nicosie. Je suis allée leur rendre visite au 23ème jour de leur mobilisation. Cela fait déjà quelques jours que certains avaient débuté une grève de la faim. Selon les jours, les effectifs étaient plus ou moins importants, avec une centaine de personnes présentes en permanence. Hommes, femmes enfants, environ 200 personnes étaient là il y a donc encore 48h, dont 30 familles. Les enfants ne sont donc pas allés à l’école durant plus de 3 semaines.

La vie en collectivité s’est organisée peu à peu : repas collectifs, danses, assemblées générales du mouvement deux fois par jour (à 8h et 16h). Les enfants, scolarisés normalement, ne sont pas allés à l’école le temps qu’a duré le sit-in. Il y a beaucoup de jeunes enfants et quelques préadolescents.

Pourquoi un sit-in ?

Venus de différentes villes de la République de Chypre, ils représentent la communauté kurde de Syrie présente à Chypre, soit environ 300 personnes (aucun Kurde d’Irak ou de Turquie n’était présent) ; Certains sont membres du parti Yekiti, un parti politique Kurdes dont les délégations sont parsemées dans toute l’Europe et qui plaide pour une solution fédérale pour cette partie nord-est de la Syrie d’où sont originaire la plupart des Kurdes syriens.

Les statuts varient selon les personnes, certains ont un passeport syrien, d’autres sont apatrides. Tous ont en commun d’être des citoyens de seconde zone : les apatrides bien évidemment, mais également les détenteurs d’un passeport, pour qui il est indiqué « Anjanib » ou « Maktoumin ». Ce sont là les noms de deux groupes kurdes, identifiable donc sur les documents d’identité, et discriminés par le gouvernement syrien.

Un des membres de la manifestation m’expliquait ainsi : « Parce que je suis Mouktamin, je ne peux pas inscrire mes enfants à l’université ». Et de rajouter, une pointe d’humour teintée de sarcasme dans la voix : « Enfin, heureusement, je ne suis pas Anjaneeb, parce que nous au moins on est des citoyens de seconde zone, pas de troisième zone ! ».

Par ailleurs, depuis 1963, la Syrie ne cesse de renouveler l’Etat d’urgence, ce qui justifie notamment des procès en cours martiale et non en cours civile. Les procès sont invoqués au nom du désordre ou menace à l’ordre public, sans garantie d’un procès juste et équitable avec une défense adéquate. On imaginé aisément que pour le gouvernement syrien, toute tentative de revendication identitaire « dissidente » soit considérée comme une menace à l’ordre public.

Depuis un an environ, des négociations sont menées avec le gouvernement pour que leur soit accordé le statut de réfugié, une faveur que le gouvernement n’est prêt à faire pour presqu’aucun demandeur d’asile. La plupart des demandes instruites et acceptées en 2009 l’ont été sous le statut de la protection subsidiaire [1] et non sous le statut de réfugié selon la Convention de Genève. Il était donc prévisible que le gouvernement s’oppose à accéder à la demande des Kurdes.

Des revendications idéalistes ? Confrontation avec le gouvernement

Le gouvernement chypriote a en revanche accepté de délivrer des permis de travail donnant droit au séjour, ce que les Kurdes ont refusé. Il n’est pas nécessaire de critiquer de façon hâtive cette prise de position de la part des manifestants. Certes, d’un point de vue purement rationnel, un permis de travail et de séjour, c’est de facto une stabilité dans un pays hôte et un visa pour reconstruire sa vie à l’étranger en toute régularité. Mais dans une veine plus philosophique, on peut comprendre le point de vue des Kurdes qui souhaitent que soit reconnues les raisons qu’ils ont de quitter leur pays. Un peu comme les Palestiniens, être réfugié, cela signifie une identité particulière.

Pure folie ont clamé les défenseurs des droits des migrants ici à Chypre, qui ne connaissent que trop bien les méthodes de la police chypriotes. Par ailleurs, ainsi que le rappelait très justement Doros Polykarpou, directeur exécutif de KISA : « Nous n’en sommes plus à parler de droit à la protection. Nous en sommes à une confrontation directe entre deux parties qui refusent de céder l’une face à l’autre. L’issue sera donc forcément la destruction d’une des deux parties et je doute qu’il s’agisse du gouvernement chypriote ».

Déportations et incertitudes

Effectivement, dans la nuit du 9 au 10 juin 2010, la police a arrêté les personnes présentes sur le campement. Les témoignages recueillis par KISA font état de certaines brutalités, d’officiers de l’Immigration en civile, et de la présence des forces spéciales. D’autres témoignages, de la part des Kurdes eux-mêmes, montrent quand même que les forces de l’ordre ont tenté d’agir avec calme, particulièrement avec les femmes et les enfants. Il n’empêche, débarquer à 3 heures du matin pour arrêter les gens, des familles, matraque à la main, avec près de 350 policiers, ouvrant certaines tentes au couteau, la violence de l’action n’a pas besoin d’une autre dynamique quand les gros bras des autorités chypriotes font leur show : un père de famille a témoigné de l’humiliation subie, alors qu’un policier s’est assis sur lui, lui disant : « je suis la police ». Charmant…

Un week-end dans l’angoisse, le recours CEDH

Vendredi soir, des familles sont arrivées à KISA, des enfants en bas âge, des femmes, des hommes. Beaucoup de femmes pleuraient, les enfants également. Inquiets, nous les avons accueillis, apprenant avec surprise la nouvelle : une partie des Kurdes retenus à Bloc 10 allaient être déportés dans la demi-heure. IL n’aura pas fallu longtemps à la Syrian Airlines pour mettre à disposition un avion, non pas vers Damas, mais vers Alep, dont l’aéroport est plus éloigné et moins sujet à rassembler les médias et potentiellement des opposants à la déportation. L’avion décollera à 18h. A l’arrivée, trois des passagers sont arrêtés, les autres se cachent toujours. Ils ont tous reçu une lettre de convocation pour un entretien la Police Secrète. Certainement un « pot de bienvenue »..

C’est la confusion totale à KISA. Les autorités n’avaient-elles pas assurées qu’aucune déportation n’aurait lieu dans la journée ? Nous ne comprenons plus, les coups de fil se succèdent avec les ministères, toutes les têtes pensantes du gouvernement n’étaient apparemment pas au courant de cet ordre de déportation…Mais que faire une fois la frontière franchie ? Les partenaires de KISA en Syrie prennent le relais comme ils le peuvent, pendant ce temps, nous passons une partie de la soirée (jusqu’à 23h) à établir tant bien que mal la liste des personnes déportées, de celles en rétention à Nicosie, de ceux qui ont un conjoint et/ou des enfants à Chypre…une longue soirée. Dès le samedi matin, un avocat qui travaille en étroite collaboration avec KISA a fait appel à la Cour Européenne des Droits de l’Homme de l’ordre de déportation des 43 personnes maintenues en rétention, selon la procédure d’urgence prévue par l’article 39 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme.

Un happy end temporaire

L’incertitude a demeuré tout le week-end, les contacts et rendez-vous avec les autorités se sont poursuivis. Lundi, des délégués du parti Yékiti sont arrivés de Londres, Berlin et Varsovie, afin de discuter du problème avec les officiels chypriote. Ils ont demandé la suspension immédiate des déportations tant qu’une rencontre n’avait pas eu lieu entre leur délégation et le Ministère de l’Intérieur. Lundi soir, nous apprenions que le recours CEDH avait été approuvé et que l’ordre de déportation était annulé. Un véritable soulagement après ces 4 jours de tension pour les familles. L’avenir des 23 déportés reste toutefois toujours incertain et KISA continue de suivre les cas par l’intermédiaire de ses contacts en Syrie.

La signature d’un accord de réadmission avec la Syrie est prévue à l’automne. Nul ne sait pour le moment s’il concernera, en plus des Syriens, les Kurdes de Syrie apatrides ou les migrants ayant transité par la Syrie. Bien que les retours forcés aient déjà lieu, cet accord est particulièrement préoccupant. D’une part parce qu’il risque d’accélérer le rythme des retours forcés. D’autre part parce qu’il formalise le processus d’externalisation de la gestion des flux migratoires. Enfin parce qu’il inscrit quasiment dans le marbre l’impossibilité presque totale pour les Kurdes de Syrie d’obtenir l’asile à Chypre.

La partie est donc loin d’être gagnée…suite au prochain épisode.


[1] Protection accordée à un étranger qui ne remplit pas les conditions pour être reconnu réfugié et qui ne peut être autorisé au séjour pour raisons médicales et qui court un risque réel de subir des atteintes graves en cas de retour dans son pays d’origine http://vosdroits.service-public.fr/...



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