Une envie d’évasion ? Et si on allait prendre le ferry à Ouistréham ?

Après tous ces mois passés à craindre une nouvelle flambée de l’épidémie de Covid, l’envie de prendre le large gagne sûrement vos esprits ! Vous êtes habitant.e.s des régions Normandie, Bretagne ou alentours ? Vous désirez voir du pays ? Quelle aubaine ! Nos voisin.e.s britanniques sont à portée de ferry. Il suffit simplement de vous munir de vos documents d’identité et de voyage – si simples à obtenir -, de débourser une petite somme et le tour est joué. Le fait d’y aller véhiculé n’arrange pas la note, mais qu’à cela ne tienne, vous aurez une mobilité synonyme de liberté une fois arrivés on the other side.

Le D-Day approche ! Alors que vous atteignez la gare maritime de Ouistréham, charmante petite station balnéaire située à 15mn au Nord de Caen, vous vous trouvez arrêtés à l’entrée par quelques gendarmes.

Un fourgon de gendarmerie, posté à l’entrée de la gare maritime, procède à une fouille systématique des camions ou de tout véhicule souhaitant accéder au terminal.

Une bien drôle d’idée que de regarder dans le coffre et sous la voiture, mais ne vous inquiétez pas, si la maréchaussée procède à ces vérifications, c’est pour assurer la sécurité de toutes et tous. Vous n’êtes ni un.e criminel.le, ni un.e passeur.se, vous êtes des touristes parti.e.s pour l’aventure ! Il faut reconnaître que la carte postale peut attendre : la gare maritime de Ouistréham a plus l’air d’une forteresse hautement sécurisée que d’un terminal de transport maritime touristique, vu de l’extérieur. Mais qu’importe ! Vous êtes venu.e.s pour aller de l’autre côté. Il est vrai également que les gardes frontières britannique – les membres de la Border Force – ont l’air de prendre leur travail au sérieux. Mais qu’importe, votre passeport sur lequel est marqué le sceau indélébile de « République française – Union Européenne » vous permet d’accéder sans encombres au Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord. Il en serait de même pour 187 autres destinations à travers le monde. Un document essentiel pour qui aime voyager, en somme.

Le ferry s’apprête à partir ! Vous allez pouvoir décompresser le temps d’un weekend, voire d’une semaine ou deux pour les plus chanceux.ses. Bon voyage, et à très vite !

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Après tous ces mois passés à parcourir des milliers de kilomètres à travers le monde en quête d’un avenir meilleur, la destination que vous vous êtes fixée n’aura jamais été aussi proche. A une centaine de kilomètres d’ici, vous serez sur ce même bout de Terre que certain.e.s de vos proches, et si vous n’en avez pas là-bas cela ne fait pas aucune différence : vous avez fait votre choix il y a déjà bien longtemps. Une centaine de kilomètres et pourtant, tout un ensemble d’obstacles semblent vous indiquer que vos peines ne prennent pas fin en ce lieu, en ce bord de mer froid de France du Nord.

Ouistréham n’est pas Calais, Ceuta ou Melilla. Ouistréham n’est ni Samos ni Lampedusa. La ville n’a pas reçu la même couverture médiatique. Les yeux et les esprits sont portés là où les discours politiques et hystériques martèlent depuis des décennies maintenant, l’urgence de mettre fin à une menace dont on vous fait porter la responsabilité. Même ici pourtant, loin des axes de passages des routes migratoires les plus évidents, votre présence fait l’objet d’une suspicion. Elle gêne, et fait craindre au 10, Downing Street ou aux parlementaires confortablement installé.e.s à Westminster un irrationnel sentiment d’invasion.

La gare maritime d’Ouistréham est enceinte de trois murs de barrières de hauteurs inégales. Elles ont été érigées en 2016, 2018 et 2021. Électrifiées, surmontées de barbelées concertina, elles forment un obstacle pratiquement infranchissable.

L’ensemble de l’accès au port est contraint par l’existence de trois rangées de barrières difficilement franchissables – et électrifiées -, d’un ensemble de caméras de vidéo-surveillance et de détecteurs de mouvements. Le seul point d’accès possible pour rentrer dans le port et ainsi espérer monter à bord d’un ferry vous expose à un potentiel contact avec des gendarmes qui n’ont pour autre mission que de s’assurer que vous ne franchirez pas la ligne. Si les forces de l’ordre françaises ne mènent pas à bien leur mission, les autorités britanniques prendront le relais. Veillez à bien vous munir de vos documents d’identité. Ou pas. Vous n’avez pas inscrit dessus les mentions « Union Européenne », « United States of America » ou « Japan » ? Cela risque d’être compliqué pour négocier.

Le ferry part. Vous restez à quai.

Vous n’avez pas pu passer. Quelques un.e.s, parmi la petite cinquantaine d’exilé.e.s se trouvant à Ouistréham, y arrivent de temps à autre. Mais ce n’est qu’un compte-goutte. Un message d’un.e camarade de fortune qui a réussi sa traversée, depuis l’un des hôtels ou des baraquement militaires utilisés par les autorités britanniques pour loger les exilé.e.s – le temps d’examiner leur dossier – vous fait comprendre que vos peines ne prennent pas fin une fois le sol anglais foulé. Mais vous avez fait votre choix il y a déjà bien longtemps.

Souriez ! Vous ne pouvez pas passer.

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Pourquoi toutes ces précautions ? Pourquoi toutes ces énergies destinées à vous entraver dans les mobilités ? Pourquoi tant de présence policière, d’acharnement politique et médiatique, pourquoi tout ce déploiement de murs et de technologies ?

La liberté de circulation devrait être un droit pour toutes et tous. Nos États ont signé nombre de traités, conventions, protocoles relatifs aux droits humains, aux droits des enfants et aux libertés individuelles. La non application de ces droits, la création de hiérarchies dans la mobilité par les anciennes puissances coloniales en dit encore long sur la prégnance d’idéologies racistes et impériales dans le fonctionnement des États occidentaux actuels. Derrière la forêt de mensonges et de préoccupations peu convaincantes – lutte contre les réseaux de passeurs, contre le trafic et la traite d’êtres humains – il se trouve des réalités quotidiennes pour lesquelles le manque de courage de la part de la classe politique ne laisse pas présager un avenir meilleur.

Peut-être que le Royaume-Uni pourrait assumer la charge des demandes des personnes souhaitant trouver asile sur son sol ? Peut-être pourrait-il assumer l’héritage de son passé colonial et trouver des solutions d’accueil tangibles ?

Il semble que pour l’instant, c’est trop demander. En témoigne la nouvelle loi débattue en ce moment par Parlement britannique, la Nationality and Borders Bill, qui prévoit de criminaliser les exilé.e.s pour s’être rendu.e.s illégalement sur le territoire britannique, et exposer ces dernier.e.s jusqu’à quatre années de prison. Une belle leçon d’accueil, et un antécédent dangereux en termes de politique migratoire.

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