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Les travailleurs agricoles roumains en Calabre
21 janvier 2011 par Charlotte

Les roumains représentent le plus important groupe d’étrangers présents en Calabre ; ils travaillent majoritairement dans le secteur agricole. Si l’entrée de la Roumanie a comporté certains avantages pour ces travailleurs agricoles, cela a également posé de nouvelles difficultés en matière de prestations sociales notamment. Etude de la situation des ces travailleurs sur la plaine de Sibari : parcours migratoire, situation familiale, emploi, salaire, travail au « gris », logement et droit aux prestations sociales.

La communauté roumaine en Calabre, et le travail agricole

Depuis 2003, la communauté roumaine est la première communauté étrangère installée en Italie. En 2009, ils étaient près de 900.000 à être inscrits comme résidents, et selon les calculs du Dossier statistique immigration de la Caritas/Migrantes, ils étaient un peu plus d’un million à séjourner en Italie (avec une estimation de 12% de présence non attestée officiellement). 100.000 roumains viendraient chaque année en Italie, la moitié pour s’y installer, une autre moitié pour une migration temporaire [1]. Plus de 20.000 roumains travailleraient de manière légale en Calabre, ils représentent 31% des étrangers résidents dans la région [2].

La Calabre est la première région d’Italie à employer de nouveaux salariés en agriculture (39,5% des nouveaux salariés agricoles nés à l’étrangers sont employés en Calabre) et un quart des étrangers résidents dans la région travaillent dans le secteur agricole. Parmi les travailleurs agricoles roumains, on trouve d’un côté une importante communauté installée depuis près d’une décennie, et de l’autre côté un nombre importants de saisonniers qui sont dans un processus de migration circulaire et ne sont présents que d’octobre à janvier.

La plaine de Sibari est un des principaux centres agricoles de la Calabre. Elle est identifiée principalement à sa production de clémentines, qui représentent 70% de sa production d’agrumes . Ce sont des clémentines de très grande qualité, qui bénéficient de conditions naturelles favorables et de la reconnaissance sur le marché de la qualité de ce produit à origine contrôlée [3].. Plus de 2.000 roumains résident toute l’année sur la plaine de Sibari, et on estime que durant la période de récolte des agrumes et des olives, soit d’octobre à janvier, il y seraient 5.000 dans la plaine. Les roumains ayant stabilisé leur résidence dans la plaine de Sibari et travaillant aux récoltes d’hiver se déplacent vers d’autres régions pour les autres saisons de récolte : par exemple au printemps vers Policoro (Basilicate) pour la récolte des pêches et des fraises et en été vers Crotone pour les tomates ou vers Tropea pour les oignons. Les hommes roumains travaillent généralement dans l’agriculture et/ou le bâtiment, les femmes dans l’agriculture et/ou l’assistance aux personnes malades ou âgées.

Une migration de couple et la séparation des enfants

Car à la différence des travailleurs africains et maghrébins, la plupart des travailleurs saisonniers roumains et est-européens émigrent en famille. Ainsi 53% des roumains présents en Italie sont des femmes. Le plus souvent, c’est d’ailleurs la femme qui part d’abord chercher du travail et un logement, puis se fait éventuellement rejoindre par son mari, et à leur majorité ou la fin de leur scolarisation par les enfants (18% des roumains résidents sont mineurs). Beaucoup de ces couples vivent à distance de leurs enfants et les soutiennent financièrement, ce qui permet aux enfants de faire leurs études. A cet avantage financier, s’oppose le problème affectif de la distance. J’ai rencontré plusieurs de ces couples, seuls les mieux lotis ont réussi à réunir toute leur famille en Italie. Lacrima et Costel, un couple de la région de Tulcea, vivent eux à distance de leurs six enfants, dont les deux derniers jumeaux de moins de deux ans. Lacrima réussit à rentrer chaque année pendant un mois, entre la fin février et la fin mars, entre la fin de la récolte des agrumes et le début de celle des pêches, abricots, oignons et tomates, trêve qui lui permet de profiter de ses enfants. En 2007, on estimait que 170.000 enfants inscrits à l’école en Roumanie souffraient de l’absence des parents, 20,6 % il manque les deux parents, 32,3 la mère, 47,1% le père.

Raisons et régions de départ

L’immigration roumaine en Calabre a commencé à la fin des années 1990, avec un boom considérable avec la chute du bloc communiste. Beaucoup auront profité de cet évènement historique pour satisfaire un besoin ou une envie d’émigration, beaucoup d’autres seront contraint à l’émigration pour des raisons économiques. C’est le cas par exemple de Cornel, roumain de la région de Botosani dans la Moldavie roumaine, région la plus pauvre du pays : après la chute de Ceaucescu, l’entreprise qui fabriquait du sucre où il était employé depuis 37ans a perdu les terres collectives d’où provenaient ses betteraves et a du fermer. Un de ses anciens collègues lui a fait savoir qu’il y avait du travail au Sud de la Calabre, et à près de 50ans Cornel a du s’adapter au travail agricole. Stella travaillait elle dans une entreprise de chaussures italiennes dans la région moldave de Suceava, dans une de ces entreprises qui vendent une paire de chaussure en Italie au prix d’un mois de salaire en Roumanie. Après 12ans de travail, l’usine italienne a mis la clef sous la porte et Stella part en Calabre.

La plupart des roumains en Calabre viennent des régions de la Moldavie roumaine, régions les plus pauvres du pays, où se trouvent de nombreuses usines italiennes de textile et de chaussures et où la grande partie de la population est rurale et paysanne. De nombreux roumains rencontrés étaient des paysans, ils ont laissé derrière eux un potager, d’autres étaient déjà ouvriers agricoles ou travaillaient des terres en location.

Au dire des roumains rencontrés, le chômage et les bas salaires permettent très difficilement de vivre dignement et de scolariser ses enfants, pour cela beaucoup partent travailler à l’étranger et soutiennent leurs enfants à distance. En Roumanie, chaque famille reçoit 10euros par mois pour chaque enfant, un travailleur agricole peut gagner environs 10euros par jour ; de l’autre côté de la balance les prix de nombreuses denrées sont les mêmes qu’en Italie : lait, sucre, essence… Ces conditions de vie expliquent l’émigration importante des roumains, qui a connu un autre boom en 2007 avec l’entrée de la Roumaine dans l’Union Européenne.

Si ces conditions de vie difficiles expliquent l’émigration des roumains, cela ne signifie par pour autant que la vie dans le pays d’arrivée soit considérée comme facile.

L’entrée de la Roumanie dans l’UE : régularisation de la situation des roumains

Depuis 2007, les Roumains bénéficient d’un avantage administratif par rapport à la grande majorité des autres travailleurs agricoles en Calabre, souvent extra-communautaires : leur permis de séjour n’est plus lié à la détention d’un contrat de travail. Cela leur a permis d’améliorer leur situation et de réclamer plus librement leurs droits, en obtenant par exemple la signature d’un contrat de travail. Ainsi, dans les statistiques officielles on a vu en 2007 un pic de Roumains, mais comme l’explique Pierpaolo, volontaire de l’association Casa la Rocca (Cassano) [4] « la plupart étaient déjà ici, mais en passant d’extra à néo communautaire, ils ont régularisé au moins leur présence (pas toujours leur travail), et ont rendu plus visible cette présence migratoire, en s’inscrivant au registre des résident municipaux notamment. L’entrée dans l’UE de la Roumanie, a pour beaucoup de roumains, signé la sortie du tunnel, en leur permettant d’imposer leur régularisation. ». La signature d’un contrat de travail leur permet d’accéder à certains droits sociaux (chômage, congés maladie, maternités, Sécurité sociale…) et leur permet de revendiquer leurs droits, en cas de non versement du salaire ou autre abus.

De la difficulté à faire respecter ses droits économiques et sociaux

Cependant peu de saisonniers réussissent à imposer leurs droits, car il dangereux, parfois pour sa vie même, de réclamer ses propres droits en Calabre. Tous les roumains rencontrés travaillent pour des coopératives de récolte et non directement pour des agriculteurs ou des paysans. Ces coopératives ont la particularité d’être souvent à la limite de la légalité, de fermer et rouvrir sous des noms différents, ce qui rend d’éventuelles poursuites très difficiles. Mais les situations varient selon les personnes impliquées, pour certains Roumains travailler pour une coopérative honnête leur permet de trouver du travail presque toute l’année, dans différentes exploitations agricoles selon la saison.

Les institutions ne réagissent pas toujours aux sollicitations des immigrés pour défendre leurs droits. Carmen Florea, médiatrice culturelle roumaine pour l’association Torre del Cupo (Schiavonea – Corigliano) [5] eu vu des cas de dénonciation auprès de la garde de finance sans conclusions « en 2007, un fourgon entier de travailleurs roumains, n’ont pas été payés pour un mois et demi de travail. Ils sont allés tous les neufs à dénoncer cela à la garde de finance, mais je n’ai vu aucune arrestation, ni aucune enquête ».

De plus, la situation sociale particulière de la Calabre rend le respect des droits difficile. « Ici la situation est moche, soyons clairs » explique Pierpaolo. « Ici c’est encore plus difficile de réclamer ses propres droits car il y a des organisations derrière. Faire risquer à une personne, pour sa propre vie, c’est difficile. Du coup, tu cherches toujours à négocier avec le patron, à être conciliant. C’est très dangereux, et même pour les italiens il y a des situations dangereuses. Des familles qui commandent, des organisations… Ainsi, tu n’es pas protégé si tu te lance dans un conflit, et tu n’a pas beaucoup de garanties : tu risque la vie pour peut-être ne même pas prendre cet argent. Peut-être ne réussit même pas à prouver que tu a fais ces journées. Peut-être que dans un contexte plus propre il y aurait moins de peur à dénoncer. Il y a toujours cette hérédité culturelle. Lorsqu’il y a un problème avec un employeur, certains se referment sur eux-mêmes par peur. Il faut bien préparer l’ensemble, regarder si on a une chance. »

La signature d’un contrat ne signifie pas le respect des salaires selon la convention collective syndicale, soit environ 42euros par jour. Le salaire est presque toujours versé en liquide, hors de tout contrôle et il est de fait très inférieur à ce qui est prévu par la convention collective. Le salaire d’une journée de récolte s’élève autour de 25 à 30euros pour 8 à 10h de travail, même lorsque des déplacements de 1 à 3h sont nécessaires (c’est le cas par exemple pour les nombreux roumains qui travaillent dans les serres de Policoro, un centre agricole de la région voisine la Basilicate). Certains travailleurs roumains s’en sortent un peu mieux, comme Maria de Bucarest rencontrée dans une coopérative de transformation et de commercialisation des clémentines et des olives, son salaire atteignant les 33euros journaliers. Les travailleurs roumains saisonniers et d’immigration récente sont dans la situation la plus précaire : Mario et Maria de la région moldave d’Iasi ont été payés 15euros par jour lors de leur premier contrat. Les coopératives de récoltes malhonnêtes sont à la recherche de ces nouveaux immigrés, « tous les ans ils cherchent de nouveaux travailleurs, car ceux-ci ne connaissent pas leurs droits et sont plus dans le besoin. Et c’est plus facile d’être arnaqué, ils ne savent pas ce que sont les charges sociales, ils ont des difficultés avec la langue. Et à la fin de la saison, ils n’ont parfois pas assez pour repartir » dénonce Carmen Florea.

La signature d’un contrat ne signifie pas non plus l’accès à certains droits sociaux, comme l’accès aux primes de chômage, à l’assistance maternité ou encore aux soins de santé. L’accès au versement des contributions chômage dépend en Calabre du nombre de journées travaillées pour lesquelles sont prélevées les cotisations sociales, qui s’élèvent à 9 euros par jour pour les ouvriers agricoles. Or les employeurs ne déclarent quasiment jamais toutes les journées travaillées par un ouvrier agricole. Cela est rendu possible par le statut particulier du contrat agricole qui ne fixe pas à l’avance le nombre de jours de travail du fait de la nature particulière du travail agricole. Ainsi, un travailleur peut se retrouver avec un nombre de journées déclarées inférieure à celles travaillées, et insuffisantes pour obtenir le droit aux allocations de chômage agricole. Certains employeurs exigent par exemple du travailleur qu’il signe une feuille blanche qui pourra être utilisée pour licencier le travailleur sans que ce dernier ne le sache, et ainsi ne pas lui verser les charges sociales auxquelles le travailleur a droit. Cette situation est compliquée par le fait qu’auprès de l’organisme de sécurité sociale, un travailleur ne peut vérifier le nombre de journées cotisées qu’il a son actif seulement quatre mois après la déclaration de ces journées par l’employeur.

Le problème du logement

Les travailleurs Roumains ne se trouvent pas dans la situation d’extrêmes difficultés pour se loger dans laquelle se trouvent les africains de Rosarno par exemple, qui ne réussissent pas tous à louer des appartements et se retrouvent dans des squats et des granges abandonnées. Les Roumains de la plaine de Sibari peuvent louer des appartements, souvent des maisons destinées aux touristes sur la côte, qui sont vides en hiver (Schiavonea et Marina de Sibari) ou encore les maisons des anciens centres ville historiques souvent abandonnées par leurs propriétaires italiens. Dans le centre ville de Corigliano, les habitations sont à l’abandon car souvent considérées insalubres voir même dangereuses par la mairie. Selon Carmen, les travailleurs roumains sont dans leur grande majorité des mal-logés, dans certains cas ils s’entassent à 7 voir 20 personnes dans des appartements de 3 chambres. Malgré la modestie, la vétusté voir la dangerosité de ces logements, les loyers sont souvent importants. De plus les locataires obtiennent difficilement des contrats de location. Cela pour différentes raisons : ou que la maison ne soit pas considérée adaptée à l’habitat par la mairie, ou pour éviter au propriétaire de payer certains types d’impôts, ou encore afin de ne pas s’imposer des délais de préavis pour changer de locataire. Plusieurs roumains rencontrés n’ont toujours pas réussi à signer de contrat de location après plusieurs années de résidence effective en Calabre.

Impasses administrative : le problème de l’accès à la couverture médicale

La difficulté à trouver ce contrat de location entraine des problèmes ultérieurs : l’impossibilité de se déclarer comme résident, et de ce fait, l’impossibilité de bénéficier des prestations sociales en matière de couverture médicale ! Or les Roumains, en tant que citoyens communautaires, ne bénéficient plus du droit au Service Sanitaire Temporaire réservé aux citoyens extra-communautaires. Ainsi, de nombreux travailleurs roumains travaillent et donc paient leurs cotisations sociales, sans avoir le droit aux prestations sociales financées par ces cotisations ! Lacrima et Costel ont chacun leur contrat de travail, ils travaillent toute l’année auprès d’une coopérative de récolte, ils paient leurs charges sociales et bénéficient pour cela des primes de chômages. Le paiement de ces charges sociales devrait aussi leur donner droit à être couverts par la Sécurité Sociale mais ce n’est pas le cas à cause de leur difficulté à trouver un contrat de location et à se déclarer comme résident !! Ils n’ont alors droits qu’aux soins d’urgence : impossible d’être couvert pour suivre un parcours de soin en cas de maladie ou pour suivre médicalement une grossesse...

Cette difficulté des roumains en Calabre n’existe pas dans certaines autres régions. Carmen m’explique que dans la région Lazio (région de Rome), un document auto-certifiant la résidence permet aux travailleurs sous contrat d’obtenir le droit à la Sécurité sociale, pour ceux sans contrat, le paiement d’une cotisation de 300euros par an leur permet d’être couverts. Ce sont donc des blocages au niveau régional à contraindre ces travailleurs dans une telle précarité.

Pour cela plusieurs organisations demandent depuis plusieurs mois la mise en place d’une table ronde régionale entre les syndicats, les associations et les institutions. Le 29 décembre, Carmen Florea avec des représentants de la CGIL (Confédération Générale Italienne du Travail) ont organisé une conférence de presse pour réclamer cette table ronde autour du travail, de la légalité et de l’immigration. Cette table ronde n’a pas encore été mise en place, vendredi 29 janvier un nouvelle manifestation de la CGIL et des associations de défense des immigrés aura lieux en Calabre.


Notes

[1] Les roumains en Italie, entre rejet et intégration, Caritas Italiana et Confederaţia Caritas România, dossier bilingue italien-roumain, Editions Idos/Sinnos, Rome, mars 2010.

[2] Immigration. Dossier statistique 2010, XX Rapport sur l’Immigration, Dossier 1990-2010 : Pour un culture de l’autre, Caritas Italienne, Editions Idos/Sinnos, Rome, octobre 2010

[3] Agrumi di Calabria, Antichi e nuovi sapori dell’agricoltura calabrese, ARSSA, Agence Régionale de Développement et de Services à l’Agriculture, 2002

[4] http://www.cidisonlus.org/casalaroc...

[5] http://www.torredelcupo.it



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