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Un salon de coiffure pour démêler ses galères collectivement Une association pour l’emploi des réfugié-e-s de Van est sur le point d’être créée afin de lutter contre la misère socio-économique et la dépression psychologique qu’ils/elles subissent. Son premier projet est l’ouverture d’un salon de coiffure géré par des demandeuses d’asile.
A Van et dans le sud-est de la Turquie en général, il y a peu d’opportunités d’emploi, même informel, et les aides sociales sont minces. Nombreux-se-s sont ceux/celles qui émigrent, vers Istanbul, la côte ouest ou l’étranger pour travailler et envoyer de l’argent à la famille, généralement très nombreuse, restée dans le sud-est. Dans ce contexte, les quelques 1000 réfugié-e-s adultes de Van [1] ont d’énormes difficultés à trouver un emploi. Il leur est pratiquement impossible d’obtenir un permis de travail, alors ils/elles sont sous-payé-e-s ou non-payé-e-s, pas assuré-e-s et révocables du jour au lendemain. Les femmes sont de plus souvent harcelées par leurs employeurs [2]. De quoi se faire des cheveux blancs. Les associations leur assurent un soutien juridique, humanitaire, et d’écriture de requêtes à l’attention du HCR ou des institutions policières, sociales, hospitalières et d’éducation mais ne s’occupent pas du problème de l’emploi, sauf de façon très informelle, en faisant marcher le bouche-à-oreille.
Rencontre avec trois Vanlı (habitant-e-s de Van) à l’origine de la création de l’association et du salon de coiffure : Emine, Yavuz et Ayfer.Emine est la principale porteuse de ce projet. Elle vit dans un quartier défavorisé et excentré avec sa mère et son fils, étudiant. Pendant quatre ans et jusqu’à l’an passé, elle a travaillé à temps plein à Vakad [3], l’association féministe dans laquelle je suis volontaire. Elle assurait à la fois la permanence de l’association et, le soir, le fonctionnement du foyer pour femmes. Elle connaît donc très bien les conditions de vie des femmes réfugiées, et par conséquent, des hommes et enfants réfugiés. Emine a toujours une multitude d’idées à partager dans l’immédiat, et une cigarette au bec. Ces dernières semaines, nous avons parcouru la ville ensemble, de salons de coiffure en magasins d’approvisionnement en produits cosmétiques pour en savoir plus sur ce milieu et établir un budget annuel dans ses moindres détails. Cela a aussi été l’occasion pour moi d’étendre de façon imprévue mon vocabulaire turc (et français) au domaine de la coiffure et de me dépatouiller plus que jamais avec l’accent local. Comment t’es venue l’idée d’une association qui aiderait les réfugié-e-s à trouver un emploi rémunérateur et stable ? Ici, alors que l’aide sociale est quasi-inexistante, il n’y a aucune association qui lutte pour l’autonomie et de la stabilité économique des réfugié-e-s. Pourtant, ces dernier-e-s restent très souvent sans travail ou se font exploiter. Il n’y a aucune sécurité d’emploi, pour eux/elles c’est au jour le jour. Du travail, c’est ce qu’ils/elles sollicitent en priorité (après l’accélération de la procédure de demande d’asile). Ils/elles vivent à Van pendant cinq, sept, huit voire même douze ans, sans travail stable et justement rémunéré. Or, il faut qu’ils/elles mangent, paient leur loyer, achètent des habits et envoient leurs enfants à l’école.
Nombreux sont les Vanlı qui ont de grosses galères financières. Mais si tu es d’ici, tu trouves toujours quelqu’un pour te donner du travail et un petit salaire, au moins pour un temps, et tu as ta famille, une maison. Tu connais des gens, le système d’entraide fonctionne. Mais pour les réfugié-e-s c’est différent. Ils/elles sont solidaires entre eux mais n’ont pas la possibilité de s’employer les uns les autres. Il n’y a pas de patron-ne réfugié-e et ils/elles ont peu de contacts parmi la population locale, en plus de ne pas avoir droit au travail légal. Pendant quatre ans à Vakad, tous les jours des réfugiées m’ont demandé si je ne connaissais pas quelqu’un qui pourrait les embaucher.
Peux-tu me parler plus en détail du profil de cette association ? C’est une association solidaire ouverte à tou-te-s les réfugié-e-s, hommes, femmes et enfants. Je la souhaite non-hiérarchique et indépendante de tout parti politique et j’espère qu’elle pourra aider les réfugié-e-s à améliorer leurs conditions de vie de façon autonome. Je veux absolument lutter contre l’existence d’un-e chef-fe charismatique et de relations hiérarchiques entre les membres. Les permanent-e-s seront payé-e-s et assuré-e-s de façon égalitaire et correcte car ici ce n’est pas possible d’être bénévole à temps plein, tout le monde galère pour survivre financièrement et nourrir sa famille. Si les permanent-e-s ne sont pas rémunéré-e-s, leur engagement sera de courte durée et ils/elles quitteront l’association écœuré-e-s. Concrètement, comment va agir l’association ? En plus du soutien quotidien à la recherche de travail, l’association va fonctionner par projets de création d’emplois. Les femmes d’abord, puis les hommes. Le premier projet de l’association est l’ouverture d’un salon de coiffure dont le personnel sera composé uniquement de réfugiées. L’idée est d’ouvrir le salon dans un quartier où elles vivent, afin que les clientes réfugiées n’aient pas à payer de minibus pour s’y rendre et que les employées puissent rentrer en sécurité chez elles le soir.
Pourquoi un salon de coiffure ? Au début je pensais surtout à ouvrir un cours de turc. Mais la demande de travail est très forte et le métier de coiffeuse-esthéticienne est particulièrement prisé par les réfugiées iraniennes et afghanes. Contrairement aux autres activités professionnelles qui leurs sont accessibles (nettoyage, vente en magasin, atelier de confection, garde d’enfants), cette activité leur permet de travailler loin des hommes et surtout hors de leur autorité. Et puis, elles adorent prendre soin d’elles…
Quel est l’état d’avancement du projet ? Nous avons établi le budget de fonctionnement de l’association et du salon de coiffure au détail près et l’association est sur le point d’être enregistrée légalement. Mais la procédure d’enregistrement requière des fonds de départ que nous n’avons pas encore, par exemple pour passer un contrat de bail, acheter un ordinateur, ouvrir une ligne téléphonique et d’Internet. Dès que nous aurons le lieu, nous pourrons candidater pour des fonds internationaux, commencer à recevoir des réfugié-e-s et créer les groupes pour la formation. Envisagez-vous déjà de lancer d’autres projets de ce type à l’avenir ? Si tout va bien, la deuxième année, nous mettrons en place une formation et un atelier de charpentier et/ou de tailleur pour les hommes réfugiés, afin de répondre aux demandes de ceux-ci. L’an dernier, nous avons écrit un projet de serre agricole, dans le but de fournir un emploi et une sécurité alimentaire aux réfugié-e-s mais nous n’avons pas obtenu le fond pour lequel nous avons postulé. Notre budget était vraiment énorme, nous avions prévu d’embaucher une centaine de personnes. Un jour peut-être nous pourrons le réaliser. Yavuz est un ami proche d’Emine, il participe activement au montage de cette association. Comment en es-tu venu à t’intéresser à la situation des réfugié-e-s ? Je suis un vieux copain d’Emine et quand elle travaillait à Vakad, dès qu’il y avait un problème d’argent, pour les réfugié-e-s notamment, elle faisait appel à ses amis, dont moi. C’est ainsi que j’ai pris conscience des conditions de vie des réfugié-e-s et apporté un soutien, matériel notamment. Pourquoi as-tu décidé de t’engager plus activement, par le biais de ce projet d’association d’aide à l’emploi ? Premièrement, la question de l’emploi et de la survie économique des réfugié-e-s est primordiale. Ici il n’y a pas de travail pour eux/elles ou alors ils sont payé-e-s des salaires vraiment misérables. Deuxièment, je voulais aider de façon plus concrète et durable. Cette association et ce salon de coiffure sont des idées qu’Emine, un autre ami et moi-même avons forgées ensemble. Est-ce que des réfugié-e-s travaillent dans ton entreprise ? Non, cela n’est jamais arrivé. Nous avons une entreprise familiale de transport de matériaux qui servent à la construction de routes et d’immeubles. Nos camionneurs sont déclarés et assurés car c’est un métier dangereux. Les réfugiés n’obtiennent pas de permis de travail, nous ne pouvons donc pas les employer. Conversation parmi les ciseaux, teintures, fards, cires et vernisAyfer est la gérante d’un grand salon de coiffure pour femmes. A première vue, il ne paie pas de mine avec sa longue vitre rendue opaque par une affiche autocollante représentant des visages de femmes aux chevelures souples, frisées, dégradées, longues, montées en chignon, colorées et décolorées. Le monde extérieur doit se contenter de faire jouer son imagination. Mais une fois le pas de la porte passé, je me fais absorber par une atmosphère chaleureuse, bavarde, dynamique. Assise sur un canapé rouge, face à un chauffage électrique, Ayfer porte les formes généreuses, le maquillage fin, les cheveux auburn et le sourire jusqu’au fond des yeux. Dès notre arrivée, une jeune femme nous sert du thé. Les autres employées sont occupées à shampooiner, couper, sécher, épiler, maquiller ou discutent et déjeunent à l’étage. Je ne ressens aucune pression ou tension ici, les relations entre clientes et employées sont amicales et décontractées. Le seul « homme » présent est le jeune fils d’Ayfer, en uniforme gris ; il sort de l’école. Pourquoi t’impliques-tu dans cette association d’aide à la recherche d’emploi ? Je veux lutter à ma façon contre les injustices subies par les demandeur-se-s d’asile à Van. Il y a par exemple des salons de coiffure qui ne paient pas les réfugiées et leur donnent seulement de quoi régler le dolmuş (minibus) qu’elles prennent pour se rendre au salon. Cela fait dix-sept ans que je fais ce métier et j’ai ouvert ce salon il y a deux ans. Certains jours, j’ai la visite de cinq ou six femmes réfugiées qui viennent me demander du travail et je ne peux pas toutes les employer. J’ai en permanence deux de mes employées qui sont des réfugiées ; dès que l’une d’entre elle part (certaines ont par exemple obtenu l’asile aux Etats-Unis), j’en embauche une autre. En général, je les forme dans mon salon car elles n’ont pas de compétences en la matière, à part en maquillage et teinture. Certaines ont aussi appris le turc en travaillant ici avec nous.
Existe-t-il un marché pour ce nouveau salon ? Il y a environ 180 salons de coiffure pour hommes ou pour femmes légalement enregistrés à Van, plus toute une série de salons « à la maison », non déclarés. C’est beaucoup mais si nous pratiquons des prix bon marché nous auront des clientes sans problème car tout le monde est obligé d’aller chez le coiffeur. Notre objectif n’est pas de faire un salon de luxe, mais un lieu simple qui propose des services bon marché, accessibles aux clientes afghanes et iraniennes. Et puis nous allons faire de la publicité auprès de nos connaissances. Les femmes d’ici se rendent-elles souvent au salon de beauté ? Bien sûr. Dans notre culture, c’est très important pour les femmes de prendre soin de soi, c’est-à-dire d’être maquillée, coiffée et épilée correctement. Nos plus grandes clientes sont des femmes en instance de se marier. L’été, nous faisons un grand chiffre d’affaire grâce à tous ces mariages. Le mariage est un évènement majeur ici, il faut être « parfaite ». De plus, les femmes vont en général une fois par mois chez le coiffeur et/ou au salon de beauté pour se faire épiler et refaire leur coupe ou leur couleur. En comparaison avec nous, les Afghanes et les Iraniennes prennent énormément soin d’elles. Si c’est trop cher, elles font tout cela entre elles, à la maison. Si nos prix sont bas, elles viendront. Notes [1] La Turquie n’accorde qu’un statut de réfugié temporaire aux ressortissants venant de pays non-membres du Conseil de l’Europe. Les « réfugié-e-s » vivant en Turquie sont en fait majoritairement des candidat-e-s au statut de réfugié-e-s ou de demandeur-ses d’asile. Quand le HCR leur accorde ce statut, ils/elles doivent candidater pour l’asile dans un pays tiers, généralement les Etats-Unis, le Canada, l’Australie ou la Norvège. Pour simplifier, comme dans mon article précédent, j’utiliserai pourtant souvent le terme de réfugié-e-s. [2] voir mon article précédent « Réfugiées, harcelées, encagées » [3] Van Kadın Derneği, Association des femmes de Van : http://www.vakad.org.tr/ [4] voir entretien ci-dessous [5] les « salons » de thé qui n’ont rien à voir avec un salon de thé comme l’entend la langue française et qui sont en majorité réservés aux hommes, qui y jouent au tavla et au okey |
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