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Allemagne / Droits des étrangers /

Un procès de pirates à Hambourg
19 décembre 2010 par Marine

Pour la première fois depuis 400 ans, un procès de pirates a lieu dans la ville d’Hambourg. 10 Somaliens comparaissent en justice pour piraterie, c’est à dire pour avoir attaqué un bateau allemand dans les eaux proches de la Corne de l’Afrique. Quels sont les dessous d’un tel procès ?

Pirates, abordage, duel, pirateries et pillages… Le monde des pirates nous a tous fait rêver un jour ou l’autre. De représentations historiques et fantastiques aux idylles romantiques, la littérature et le cinéma ont depuis longtemps mis en scène de courageux et mystérieux aventuriers voguant au gré des quatre océans de la planète. Tout cela nous semble bien irréel et lointain, donc un brin exotique. Parfait. Surtout si l’on s’en tient à une bonne soirée télé avec au programme les trois suites de « Pirates des Caraïbes ».

Le premier procès de pirates depuis 400 ans

A Hambourg, la piraterie a refait surface le mois dernier d’une manière beaucoup moins exotique, si j’ose dire. Depuis le 22 Novembre 2010, dix ressortissants somaliens, mineurs et adultes, sont jugés au Tribunal d’Hambourg, accusés d’avoir attaqué le bateau MS Taipan aux abords de la corne de l’Afrique en avril dernier. C’est le premier procès de pirates qui se tient dans la Freie und Hansestadt [1] depuis pas moins de 400 ans. Pourquoi Hambourg me direz-vous ? Sous prétexte que la compagnie marchande à laquelle appartient le bateau attaqué soit enregistrée dans le port de la ville, il a été convenu que le procès s’y tienne également. Mais aussi parce que généralement, ce genre de procès était délégué à la justice kenyane, loin des yeux de l’opinion publique internationale. Pourtant, au moment de l’arrestation des dix Somaliens, le Kenya a refusé de jouer le jeu, ses propres prisons étant déjà pleines. Et voilà nos pirates embarqués d’abord en Hollande puis en Allemagne afin d’être jugés pour kidnapping, attaque grave contre le transport maritime et tout un rang d’autres termes juridiques traduisant les torts que les dix accusés sont censés avoir causé à la communauté internationale et au libre-commerce. Rien que ça.

Dans la presse ainsi que dans les rapports officiels, de nombreux efforts sont faits pour véhiculer une version déséquilibrée et simplifiée des faits. Les pirates sont présentés comme des criminels qui attaquent nos bateaux et s’enrichissent illégalement sur le dos des compagnies maritimes. Il s’agirait de terrorisme, de criminalité organisée, des mots désormais entrés dans le langage courant. De plus, ils devraient s’avouer heureux d’être jugés en Allemagne et non au Kenya ou en Somalie. Evidemment la réalité est plus compliquée. Bien plus compliquée. Mais pour le comprendre, il s’agit de dépasser les considérations purement formelles et juridiques de ce procès et de s’arrêter un peu plus longtemps sur les dessous politiques, économiques et sociaux de l’histoire. En bref, de se poser les vraies questions. Comment et pourquoi des pêcheurs somaliens se retrouvent-ils à attaquer un bateau étranger aux abords de leurs côtes ? Comment en vient-t-on à juger des Somaliens, dont certains se disent mineurs, dans la ville d’Hambourg ? C’est alors seulement qu’il semble possible de comprendre à quel point notre système global est parfaitement organisé de sorte que les mécanismes de domination soient perpétuellement protégés et reproduits. De comprendre également à quel point les questions politiques, géostratégiques, économiques, migratoires et sociales sont intimement liées les unes aux autres [2].

Les dessous géopolitiques d’un procès injuste

La Somalie est un Etat dit en « faillite », ce n’est un secret pour personne. Les structures étatiques sont quasi inexistantes et son incapacité à promouvoir un semblant de stabilité sociale et économique pour ses propres habitants est plus qu’évidente. Sur le territoire somalien, des groupes armés politiques, religieux ou économiques (souvent les trois !) se disputent le pouvoir localement et décident du sort de la population. La plupart des Somaliens n’ont pas d’autres possibilités pour assurer leur survie, que celle de s’adonner à des activités non conformes aux lois. Plus d’1,5 Million de Somaliens étaient déplacés à l’intérieur du pays en 2009. La situation sur place est catastrophique et les perspectives d’avenir pour les jeunes Somaliens sont bien maigres. Ils sont désormais le plus grand groupe de réfugiés dans le monde après les Irakiens et les Afghans [3]. Sur les dix inculpés actuellement à Hambourg, seul l’un d’entre eux, mineur, a déposé une demande d’asile.

Les côtes somaliennes sont très étendues puisque les frontières du pays suivent plus ou moins les côtes, ouvrant sur l’océan Indien. Une grande partie de la population vit donc des activités liées à la pêche et à la mer. Pourtant, depuis des années, ces pêcheurs ont progressivement vu les réserves de poissons se réduire comme peau de chagrin face à l’hyperactivité d’énormes bateaux de pêche se servant allégrement sur les côtes somaliennes [4]. L’absence de cadres étatiques au service du contrôle et de la protection des aires maritimes somaliennes est évidemment bien pratique pour les firmes de pêche internationales qui attrapent illégalement des tonnes et des tonnes de poisson. On estime actuellement qu’un poisson sur cinq dans nos assiettes a été pêché illégalement. C’est ainsi plus d’un milliard d’€ que la Somalie perdrait en une année à travers les pêches illégales [5]. Le recours des pêcheurs somaliens à la piraterie est une conséquence inévitable de ce vol organisé qui les empêche d’exercer leurs activités économiques sur leur propre territoire [6]. Chaque Etat devrait avoir le droit de protéger ses côtes, tous les autres le font bien. Abdulrashid Muse Mohammed, ancien pêcheur somalien exprime depuis la prison où il a été condamné à une peine de vingt ans pour piraterie, les raisons qui poussent des pêcheurs comme lui à devenir pirates.

D’autres sales affaires se jouent en Somalie, pendant que la communauté internationale détourne discrètement la tête. Le stockage de déchets toxiques par exemple. Par le biais de mafias (surtout italiennes) et de personnes ressources de la diaspora somalienne, des tonnes de déchets sont envoyés dans le pays africain et/ou déversées dans la mer. La raison ? Cela coûte en moyenne 250 $ (mais peut monter jusqu’à 1000$) en Europe ou aux Etats-Unis pour éliminer de manière appropriée 1 tonne de déchets toxiques contre environ 2,50 $ en Somalie [7]. Ainsi les déchets français, allemands, italiens mais aussi étasuniens sont déversés à moindre prix dans un pays où personne n’a plus le pouvoir d’empêcher cela.

Enfin pour porter une touche finale au tableau, il s’agit de garder en tête les enjeux géopolitiques que la Somalie représente aux yeux de nombreux pays industrialisés. C’est une région du monde qui continue d’acheter énormément d’armes aux pays du Nord, le commerce des armes étant fleurissant depuis plus de 30 ans. De plus la situation géographique de la Somalie se révèle être hautement stratégique : le pays ouvre sur l’océan (donc possède plusieurs ports) et donne un accès de taille vers le Congo, le pétrole, le Sahara. La Chine commence à s’intéresser sérieusement à la sous-région dans un souci de sécurisation de ses ressources énergétiques. Les Nations Unies jouent également le jeu. En décembre 2008, le Conseil de Sécurité a approuvé la résolution 1851 donnant aux Etats un cadre formel pour combattre la piraterie au niveau de la corne de l’Afrique. Quand on voit les enjeux en cours, on comprend vite la mobilisation militaire dans les eaux somaliennes, largement soutenue par la communauté internationale.

Et pendant ce temps au Tribunal d’Hambourg…

Il est 8h30 quand j’arrive au Tribunal. La neige qui a envahi la ville depuis quelques semaines embellit les lieux. C’est le cinquième jour d’un procès qui va durer jusqu’au mois de février. Il n’y a pas foule du côté du public et de la presse. Seuls quelques membres de groupes pro-migrants se saluent sur les bancs en bois derrière la grande vitre les séparant de « la justice », avocats, juges et accusés. Chacun des Somaliens est entouré de son ou ses avocats. Trois traducteurs se relaient pour effectuer un travail de titan : traduire les énumérations juridiques et spécifiques que même un Allemand aurait du mal à comprendre, en somali. Sur le côté, les gardes de la prison et les policiers montent la garde. Je ne sais pas s’ils le font exprès, mais ils sont tous particulièrement désagréables avec nous (public).

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Dessin du procès

Aujourd’hui, un spécialiste en radiologie pour les enfants est présent. Il s’agit de discuter du cas de W., l’un des pirates qui a déclaré avoir 13 ans, et de trancher sur son âge. Evidemment l’âge d’un inculpé est d’une importance majeure : le jugement ne peut pas être le même pour un mineur de 15 ans et un adulte de 25 ans. En Allemagne, les condamnations commencent à 16 ans. Le médecin a déclaré, en étudiant la radio de la main de W. que celui-ci devait avoir au moins 19 ans, surement plus. Les discussions commencent donc et s’étalent sur chaque petit détail. La méthode, les facteurs extérieurs pouvant influencer la croissance etc. Si je ne comprends pas, au départ, pourquoi nous devons discuter pendant des heures de ce point (en passant par des questions comme : est-ce qu’il peut y avoir des différences génétiques dans la croissance des os selon l’origine ethnique ?), je réalise rapidement l’enjeu qu’une telle décision juridique pourrait avoir pour tous les réfugiés et migrants mineurs arrivant en Allemagne. Il y a tellement de jeunes qui débarquent ici en se déclarant mineurs (entre 14 et 17 ans le plus souvent) et qui se retrouvent « vieillis » par les médecins censés délivrer une attestation sur leur âge. Evidemment, il est plus simple (ou moins choquant ?) d’enfermer et d’expulser un majeur.

13h00. Le médecin doit partir. Nous n’en finirons pas aujourd’hui avec cette histoire d’âge. Tant mieux parce que cette journée a révélé à quel point les déclarations du médecin sur l’âge de W. étaient peu solides. Finalement, il a lui-même avoué que toute estimation de l’âge, après 14 ans, était subjective [8]. Le juge soupire et attrape son calendrier pour définir une nouvelle audience avec le spécialiste. Pour justifier de la tenue du procès en Allemagne, au-delà du fait que la compagnie soit enregistrée à Hambourg, ont été invoquées deux raisons : dissuasion et resocialisation. Dissuasion : pour qui, de quoi ? Pensent-ils vraiment que cela va retenir des pêcheurs qui n’arrivent plus à vivre dignement de se transformer en pirates ? Resocialisation : les prochaines 10 à 15 années dans une prison allemande loin de tout, avec un pain et du salami tous les soirs. On a vu mieux comme resocialisation.

Pirates, migrants, clandestins : victimes du même système ?

Pirates, migrants, clandestins : pourquoi se retrouve-t-on à un moment dans l’illégalité, dans des situations de misère et d’exclusion ? Comment en arrive-t-on à entrer en Europe sans les papiers nécessaires au péril de sa propre vie ou à attaquer des bateaux qui transitent sur les mers somaliennes ? En Somalie, mais aussi en Irak, en Afghanistan, en Palestine et dans bien d’autres pays, les pays européens ont leur part de responsabilité dans les drames qui s’y déroulent. Par leur présence militaire, par les petits arrangements passés dans les couloirs diplomatiques à l’ONU et au cours des sommets internationaux, par les firmes multinationales qui piétinent allégrement les lois dans les Etats qui ne contrôlent plus rien, par l’Histoire (avec un grand H), les Etats industrialisés ont bel et bien une part de responsabilité beaucoup plus grande que ce qu’ils aimeraient nous faire croire.

Pourtant on continue à enfermer, à exclure, à déporter. A condamner les plus démunis. L’enfermement des étrangers, le fait qu’un tel procès « de pirates » puisse se dérouler est tellement symptomatique d’un système deux poids, deux mesures. Reste à voir comment ce fameux procès se finira. Secrètement, j’espère que tels Jack Sparrow et William Turner [9], les pirates sauront se sortir de ce mauvais pas. Malheureusement je sais bien que la réalité finit souvent bien moins que les films de Disney.

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Message 1
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Message 2

Message de réfugiés somaliens en Allemagne aux accusés

To our brothers Somali guys in prison :
We hope you to get free
We are greeting you
We are in camp
We can do nothing
We cannot support anything
But we hope
You are successful with your case !

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Message 3
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Message 4


Notes

[1] L’appellation « Freie und Hansestadt Hamburg » fait référence au caractère libre de la ville d’Hambourg (la ville est en même temps une région à elle seule) et à son histoire marchande (la Hanse étant au Moyen-âge une confédération de villes de l’Allemagne du Nord unies pour le commerce).

[2] A Hambourg, plusieurs associations s’efforcent d’informer l’opinion publique sur le procès en cours d’une manière alternative, plus complète en tous cas. Par exemple la Hafengruppe (Groupe du Port) a proposé une conférence de presse sur un bateau en emmenant les journalistes sur l’Elbe et en développant les enjeux géopolitiques et sociaux gravitant autour du procès. Les groupes Kein Mensch ist illegal (No one is illegal), Hafengruppe et Eine Welt Netz Werk Hamburg sont à l’origine d’une série de conférences et d’interventions sur différents thèmes qui auront lieu jusqu’à Février prochain à Hambourg. Programme consultable ici.

[3] Voir ici l’article du HCR

[4] Österreichisches Studiumzentrum für Frieden und Konfliktlösung (Hg.), Söldner, Schurken, Seepiraten : von der Privatisierung der Sicherheit und dem Chaos der “neuen” Kriege, Projektleitung : Thomas Roithner, Wien : 2010

[5] Article de Knut Mellenthin dans le journal junge Welt paru le 28 Février 2009. A lire ici en allemand.

[6] Le porte parole d’une coopérative de pêcheurs basée à Malindi au Kenya a annoncé qu’en 2009, les prises ont été bien meilleures que les années précédentes et que les réserves de poissons avaient augmenté. Et d’ajouter que cela était du en grande partie aux pirates : les chalutiers étrangers n’oseraient plus s’aventurer dans les eaux trop proches des côtes. Voir ici l’article de Der Standart, « Fischbestände erholen sich wegen Piraterie ».

[7] Article de Knut Mellenthin dans le journal junge Welt paru le 28 Février 2009. A lire ici en allemand.

[8] Après 14 ans, il semblerait que tous les traits de croissance visibles sur les doigts, au moyen d’une radio, soient refermés. Au-delà donc de cet âge, la marge d’erreur sur l’estimation de l’âge devient plus importante.

[9] Les deux personnages principaux de la saga « Pirates des Caraïbes ».



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