Document sans titre
bando
>>> PROMOTION 11


 Agriculture paysanne
et travailleurs migrants
saisonniers

 Droit à la ville
 Droits des étrangers
 Mobilisations citoyennes




 Cabiria
 Charlotte
 Didier
 Elodie
 Filippo
 JuliaB
 JuliaC
 Léna
 Lucie
 Marine
 Marion
 Mathilde
 Morgane
 Sylvie


Turquie / Droits des étrangers /

Réfugiées, harcelées, encagées
12 décembre 2010 par Mathilde

Une quinzaine de jours à Van, en tant que volontaire dans les associations Vakad et TIHV [1], suffit pour se faire une idée de ce que cela signifie d’être à la fois femme et réfugiée à Van. Une vraie galère qui confirme le besoin d’intégrer les questions de genre dans la lutte pour les droits et libertés des migrant-e-s. Etre une femme réfugiée et être un homme réfugié, à Van ce n’est pas tout à fait la même chose. La « cage » est la même mais les conditions de vie sont fortement influencées par le genre [2].

Les migrant-e-s qui vivent à Van sont en très vaste majorité des demandeur-se-s d’asile, principalement originaires d’Afghanistan et d’Iran [3]. Beaucoup de femmes, qui ont fui en famille ou seules la violence de l’Etat ou de leur famille, la guerre civile, la misère économique, l’impossibilité d’étudier ou de choisir leur mode de vie. Elles sont venues en Turquie et ont déposé une demande d’asile auprès du Haut-commissariat aux Réfugiés des Nations unies (HCR). Ce que je veux présenter ici c’est ce qu’elles endurent en tant que demandeuses d’asile à Van, la ville d’accueil « sûre », la ville-satellite dans laquelle elles sont contraintes de rester pendant des années jusqu’à ce que le statut de réfugiée leur soit accordé et qu’un pays tiers accepte de les accueillir, ou alors que leur dossier soit définitivement rejeté [4].

“Pourquoi la fille qui s’est fait violer ne porte-t-elle pas plainte à la police ?" "… Parce que l’un des trois violeurs était un policier.”

Un matin à Vakad. Une mère et sa fille, mineure ; elles viennent très souvent. La jeune fille s’est fait violer il a quelques mois par trois hommes, dont un policier. Rapport médical, enregistrement audio sur son téléphone portable, elle est en possession de preuves tangibles. Mais jusqu’à présent elle (et sa mère surtout) refuse de déposer une plainte à la préfecture de police, logiquement, mais aussi de peur que son père apprenne ce qu’il lui est arrivé si une enquête est ouverte. Sa mère est paniquée et honteuse. Et puis, avant de repartir, la fille nous demande si, au passage, nous n’avons pas un plan boulot pour elle. Alors nous notons sur un post-it son numéro de portable et « jeune fille réfugiée cherche toute sorte de travail ». Il va rejoindre les quelques autres post-it similaires collés sur le bureau, à l’attention des volontaires de Vakad.
Le lendemain, un jeune flic nous rend visite. Sympathique au premier abord, un peu trop d’ailleurs. Il nous pose des questions sur l’association ainsi que des questions très personnelles. L’histoire du viol est mentionnée par une des volontaires. Et le flic de demander : « Mais pourquoi la fille qui s’est fait violer ne porte-t-elle pas plainte à la police ? » « Et bien… parce que l’un des violeurs était un policier. » Le flic baisse brièvement les yeux puis embraye : « Comment peut-on voir qu’une femme s’est fait violer ? » Une des volontaires lui donne alors une explication détaillée. « Et combien de temps le sperme du violeur reste-il repérable sur le corps de la femme ? », la discussion continue et le jeune flic se met à nous raconter sa vie avant de repartir. Sans feindre d’être un tant soit peu indigné par la situation.
Dans les trois mois entre le moment où elle a fui son pays et celui où elle est arrivée à Van, une autre jeune fille a été agressée et violée à maintes reprises par des militaires, des gendarmes, des villageois, des enseignants, etc. croisés sur sa route et finalement amenée à Vakad par un homme qui l’a trouvée dans son village.

Les demandeur-se-s d’asile ont difficilement accès à des aides sociales et médicales, à l’école et au travail légal [5] mais elles/ils doivent bien survivre ici en attendant une décision du HCR sur leur demande d’asile. Elles/ils sont donc contraint-e-s de travailler au noir et exposé-e-s à l’exploitation et aux violences en tous genres. Les médias, vendeurs de fantasmes, propagent en plus l’image de femmes étrangères venues dans le but de se prostituer. Aussi, d’après les activistes de Vakad et de TIHV, les femmes réfugiées résidant à Van sont constamment harcelées, menacées par téléphone, agressées ou violées par des hommes qu’elles croisent dans la rue - peuplée en écrasante majorité d’hommes -, des hommes qui les emploient comme femmes de ménage ou vendeuses, qui leur louent des appartements, qui les arrêtent et les mettent en détention. La majorité d’entre elles a très honte ou peur d’en parler et de porter plainte. Un viol n’est jamais facile à raconter à sa famille ou ses ami-e-s mais leur situation est beaucoup plus complexe. La virginité des femmes non mariées est dans beaucoup de familles afghanes, iraniennes et aussi de Van, une obligation absolue. Les relations sexuelles extra-maritales sont taboues, effleurer une femme inconnue est ayıp, honteux. Porter plainte comporte le risque que le père, le mari ou d’autres personnes soit mis au courant, dans le cadre d’une enquête, et donc la possibilité que ces femmes « salies » soient punies par des représailles, le rejet ou même le namus cinayeti, le crime d’honneur [6].
De plus, les réfugiées n’ont pas de pouvoir, pas de papiers autres que celui de demandeuses d’asile qui leur interdit de se déplacer et n’ont pas connaissance de leurs droits. Dans leur pays d’origine, certaines d’entre elles ne quittaient presque pas leur maison et n’ont pas été à l’école, elles ne se rendent donc pas compte qu’en Turquie il existe des lois qui condamnent les violences faites aux femmes. Mais, de toute façon, quel accès réel au droit et quelle confiance en celui-ci peuvent avoir ces femmes, qui arrivent déjà traumatisées par des expériences de violence sexuelle ou autre commises par les représentants de l’Etat ou des personnes protégées par ceux-ci dans leur pays d’origine, alors que dans le « pays d’accueil » ce sont à nouveau des représentants de l’Etat, policiers et militaires notamment, qui les agressent, les violent ou se moquent de leurs dépositions ? Les possibilités réelles de plainte et de condamnation sont donc très maigres.
Du côté des associations, celles pour lesquelles je travaille aident ces femmes à porter plainte. TIHV compte parmi ses membres des avocat-e-s et psychologues activistes qui travaillent sur les questions de torture et violences en tout genre. A Vakad, les réfugiées afghanes et iraniennes viennent chercher une oreille solidaire et diverses lettres adressées généralement au service de l’aide sociale (charbon, nourriture, médicaments) et à la police des étrangers (pour l’exemption des frais d’ikamet). Une interprète qui parle persan est présente ou joignable. Prochainement, un cours hebdomadaire d’écriture et lecture de la langue turque sera proposé aux femmes kurdes, iraniennes et afghanes. Nous avons aussi discuté la semaine dernière avec TIHV et Vakad l’idée d’ateliers sur les droits auxquels elles ont en théorie accès selon la loi turque en cas d’agression ou d’exploitation. Les activistes de Vakad et TIHV sont très motivé-e-s mais pas forcément apprécié-e-s par les autorités et le HCR...
Le HCR de Van a plus de pouvoir dans la société locale mais c’est un système froid, rigide et absurde. Froid. Les Nations unies… nombreux (peut-être) sont les réfugié-e-s qui avaient l’idée d’un lieu accueillant et amical, la solidarité entre les nations quoi… Au final, une longue palissade en fer surmontée de caméras et d’un fil barbelé tortillonné. Rigide. Au milieu de cette palissade, une porte avec une petite fenêtre, en fer elle aussi. Les entrées sont filtrées à travers cette fenêtre par des güvenlik, des gardes, et un des deux interprètes qui demande les raisons de la visite avant d’accepter ou non l’entrée ou de donner un rendez-vous. Les femmes ont honte de dire devant les autres réfugié-e-s qui font la queue à la porte qu’elles ont été victimes de violence, alors elles repartent sans témoigner. Absurde. Les deux interprètes du HCR de Van sont des hommes, dont un qui a particulièrement mauvaise réputation pour son attitude irrespectueuse envers les réfugié-e-s. Une employée du HCR est même venue la semaine dernière à Vakad pour discuter de la possibilité de mener ses entretiens avec certaines réfugiées dans les locaux de Vakad avec l’interprète femme bénévole de l’association.

Imaginez-vous enfermée dans une cage en présence de vos agresseurs et d’autres personnes qui n’ont pas beaucoup de pouvoir ou d’intérêt pour ce qui vous arrive.

Le système d’asile du HCR et de l’Etat turc ressemble à peu près à cela.
Z. est venue d’Iran avec son mari et ses enfants [7]. Un jour, à Van, son mari la blesse gravement avec un outil tranchant. Il est mis en garde-à-vue et Z. entame une procédure de divorce au tribunal. Des membres de la famille de son mari débarquent alors à Van depuis l’Iran, l’enjoignent d’abandonner la procédure et la menacent de mort. La frontière iranienne est à moins de 100km. Pour un-e citoyen-ne iranien-ne qui n’a pas de problème avec son gouvernement et possède des papiers d’identité, se rendre en Turquie est très simple : pas de visa requis entre les deux pays pour un séjour touristique de moins de trois mois. Il est courant par exemple que les services secrets iraniens se rendent en Turquie, jusqu’à Istanbul même, pour menacer et attaquer des opposant-e-s au régime qui se sont exilé-e-s. De même, des citoyen-ne-s lambda viennent à Van pour régler des comptes familiaux ou politiques, pour retrouver des femmes qui ont fui un mariage forcé ou un mari violent, etc. La vie de Z. étant en danger, Vakad l’accueille temporairement avec ses enfants dans son foyer-refuge de femmes [8]. La logique aurait voulu que la police des étrangers change sa ville-satellite. Or, les décisions de ce genre se prennent à Ankara, au ministère de l’Intérieur, et cela prend au minimum quatre mois. Quatre mois ou plus, enfermée entre les quatre murs d’un foyer que ni ses enfants ni elles ne peuvent quitter sans risque pour leur vie. Mais, son statut de demandeuse d’asile l’oblige dans le même temps à aller signer une fois par semaine à la yabancılar şube, la police des étrangers.
Ce fameux imza günü, ce jour de signature, un élément de base, mais pas anodin, de ce système d’asile. Pour les réfugié-e-s de Turquie, cette signature hebdomadaire obligatoire à la police des étrangers incarne leur interdiction de circuler dans le pays et, de fait, leur emprisonnement dans la ville-satellite qui leur est assignée. Sinon ils/elles peuvent être mis en détention et menacé-e-s d’expulsion. Les permissions de quitter la ville, de quinze jours maximum renouvelables, ne sont accordées que dans les cas où un traitement médical indispensable n’est pas possible dans la ville-satellite, faute de structures médicales adéquates, et pour se rendre à un entretien au HCR d’Ankara ou dans un consulat.
Pour les réfugié-e-s qui sont menacé-e-s par d’autres personnes dans leur ville-satellite, cette signature hebdomadaire obligatoire comportent de grands risques. Facile de mettre la main sur eux/elles. Comme le montre le cas de Z., le ministère de l’Intérieur turc n’accepte pas facilement un changement de ville-satellite malgré les preuves d’agression et la permanence de la menace. Et pour les femmes qui ne sont pas spécialement menacées ? Et bien… le jour de signature, c’est le mercredi matin pour les femmes réfugiées de Van. Alors tous les mercredis matin, une bonne brochette sympathique d’hommes se donne rendez-vous devant la police des étrangers, et s’adonne à cœur-joie au harcèlement. Facile. Il fut un temps où le jour variait régulièrement. Et puis on est revenu à un jour fixe, c’est plus marrant. Et emblématique de la motivation de la police à limiter les agressions. Lors de la réunion à Vakad avec l’employée du HCR la semaine dernière, il a été convenu de l’urgence de prendre rendez-vous avec le directeur de la police des étrangers pour le convaincre de changer régulièrement le jour de signature des demandeuses d’asile.

Le système de ville-satellite est une vraie prison pour les candidat-e-s au statut de réfugié-e. Une prison qui non seulement prive de liberté de mouvement mais aussi facilite les persécutions. Cela illustre bien les paradoxes du système du droit d’asile mis en place par le HCR et les Etats : son objectif est de protéger des hommes et des femmes qui ont fui l’oppression [9] mais, le temps de prendre une décision sur leur demande, il leur impose un lieu de résidence duquel elles/ils ne peuvent pas échapper en cas de nouvelles persécutions, au lieu de leur donner à la fois les moyens et la liberté d’éviter celles-ci. En ce qui concerne Van et les réfugié-e-s iranien-ne-s, le paradoxe est encore plus violent : ils/elles sont contraints de demeurer en permanence dans une ville très proche de l’Iran et où les ressortissants iraniens peuvent se rendre facilement. Dans le cas des femmes réfugiées de Van qui subissent harcèlements et exploitation de la part des hommes de la ville, ce système, au lieu de les soutenir, renforce leur vulnérabilité face à ceux-ci. Tout cela pour la possibilité mince d’être un jour (lointain) reconnue comme réfugiée par le HCR et acceptée par un pays tiers.

Partout dans le monde, pas seulement à Van, être sans droits, sans pouvoirs et sans privilèges, être une femme migrante sans papiers, c’est une vraie galère. Partout il faut dénoncer, être solidaire et lutter, pour la liberté de circulation, contre la répression à tous les niveaux et les « cages » de tous les types.


Notes

[1] Van Kadın Derneği, Association des femmes de Van : http://www.vakad.org.tr/ ; Türkiye İnsan Hakları Vakfı, la fondation des droits de l’homme de Turquie, dont le bureau de Van est dédié à la protection des droits des réfugié-e-s : http://www.tihv.org.tr/index.php?en...

[2] Pour une analyse du système d’asile –étude de cas GB et Europe- qui intègre le genre, lire « Introduire le genre dans le débat sur l’asile politique : L’insécurité croissante pour les femmes réfugiées en Europe » par Jane Freedman, publié en 2004 dans les Cahiers du Centre d’Enseignement, de Documentation et de Recherches pour les Etudes Féministes. http://cedref.revues.org/541

[3] 1762 personnes enregistré-e-s à la police des étrangers de Van, 460 femmes et plus de 500 hommes, le reste étant des enfants.

[4] La Turquie n’accorde qu’un statut de réfugié temporaire aux ressortissants venant de pays non-membres du Conseil de l’Europe. Les « réfugié-e-s » vivant en Turquie sont en fait majoritairement des candidat-e-s au statut de réfugié-e-s ou de demandeur-ses d’asile. Quand le HCR leur accorde ce statut, ils/elles doivent candidater pour l’asile dans un pays tiers, généralement les Etats-Unis, le Canada, l’Australie ou la Norvège. Pour simplifier ici j’utiliserai pourtant souvent le terme de réfugié-e-s. Les réfugié-e-s enregistré-e-s auprès du HCR sont assigné-e-s par le ministère de l’Intérieur turc à résider dans une « ville-satellite » choisie par ce dernier. Cela signifie qu’ils/elles ne peuvent se déplacer hors de cette ville, même jusqu’au village voisin, sauf autorisation délivrée par la police des étrangers de leur ville-satellite.

[5] Pour avoir une chance d’accéder à ces droits, ils/elles doivent avant tout acquérir l’ikamet, le permis de résident, qui coûte environ 300 euros par personne par an (http://www.hyd.org.tr/?pid=771). Depuis mars 2010, ils/elles peuvent faire une demande d’exemption de ces frais et payer seulement le carnet (http://www.hyd.org.tr/?pid=796). Seulement, même quand ils/elles ont ce permis de résident, ils/elles doivent encore passer par la police des étrangers pour accéder à un numéro d’identité qui leur permette de recevoir des soins, d’être accepté-e-s dans une école, demander un permis de travail, etc.

[6] http://www.bladi.net/forum/18675-no...

[7] L’initiale du nom a été changée. Cette histoire a été racontée par une permanente de Vakad à l’occasion d’une journée de conférence-débat était organisée par l’association le 27 novembre dernier : Birbirimizi anlamak, kendimizi anlatmaktan geçiyor : Se comprendre l’un-e l’autre passe par s’exprimer nous-mêmes (raconter nous-même nos expériences). Quatre grandes thématiques ont été abordées : la lutte féministe en Turquie et les urgences actuelles ; les femmes réfugiées à Van ; la situation très difficile des homosexuel-le-s à Van ; les femmes kurdes, villageoises, citadines, handicapées, migrantes à l’intérieur du pays, et la vie sociale publique limitée et difficile des femmes à Van.

[8] Vakad a un foyer-refuge à la disposition des femmes qui ont dû fuir la violence de leur famille, de leur mari ou d’autres hommes et se retrouvent sans-abri. Dix-sept femmes et enfants peuvent y résider, pour une durée de quelques mois, le temps de trouver du travail, un logement, des soins, jusqu’à ce que l’Etat turc lui offre une place dans un de ses foyers.

[9] Convention et Protocole relatif au statut de réfugié http://www2.ohchr.org/french/law/re..., http://www2.ohchr.org/french/law/re...



  Allemagne
  Bulgarie
  Egypte
  Espagne
  Italie
  Maroc
  Niger
  Pologne
  Québec
  Roumanie
  Turquie