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Un voyage en Campanie
Du ghetto de Villa Literno, de l’exploitation des sans-papiers et de l’expérience d’auto-organisation des travailleurs saisonniers Dimanche, 6h du matin, je traverse les montagnes en direction de la gare. Il fait beau, la montagne est enneigée, et je surplombe la mer. J’ai décidé de me rendre en Campanie, la région de Naples, assister à la réunion dominicale d’un groupe d’africains qui ont décidé de s’organiser pour lutter, ensemble, à Castel Volturno. Je me réveille loin de la montagneuse Calabre et de ses plaines coincées entre mer et monts, la Campanie est elle une vaste plaine. Des points communs cependant entre les deux régions, on est toujours dans le Mezzogiorno, dans une des régions les plus pauvres d’Italie, gangrénée par la mafia, ici c’est la Camorra. Le train s’arrête à Naples, une perle de ville, un paradis que l’on dit habité de diables. La main en permanence sur mon sac à main, je change de quai. La pauvreté de la ville saute aux yeux dès l’arrivée en gare. Pas de gare à Castel Volturno, je descends à Villa Literno. J’ai déjà entendu parler de cette ville, pour son fameux ghetto, le premier et le plus étendu des ghetto d’immigrés, quasiment tous ouvriers agricoles. Au début des années 1990 près de 3.000 saisonniers y vivaient [1]. En 1989, le jeune Sud-Africain Jerry Maslo y avait été assassiné. Ce jeune homme était demandeur d’asile et saisonnier agricole. Son assassinat avait provoqué une onde de protestations et révélé le scandale des conditions de vie de ces milliers d’immigrés employés à la récolte des tomates. Des dizaines de milliers de personnes avaient manifesté à Rome le 7 octobre 1989, ce fut la première grande manifestation du mouvement antiraciste italien. [2] Les conditions de vie sont cependant restées les mêmes dans le ghetto, jusqu’à ce qu’il soit détruit en 1994 par un étranger incendie. [3]. Filipo et Appiah viennent me chercher à la gare et 10 minutes plus tard on arrive à Castel Volturno. Appiah est ghanéen, sans-papier, travailleurs saisonnier et milite dans diverses assemblées ; Filipo est italien, ancien séminariste, il travaille dans une association pour enfants d’immigrés, il fait également partie de ces groupes. Tous les deux se sont lancés dans cette aventure de l’auto-organisation des africains de Castel Volturno. Castel Volturno, ville périphérique à Naples, en plein cœur du territoire de la Camorra. Une ville de 27 kilomètre de long, une ville en forme de route, le long d’une mer où plus aucun touriste ne veut mettre ses pieds : eau polluée, déchets enterrés sur ses plages, côté ravagée par la construction illégale de dizaines de milliers de tours et immeubles populaires, l’endroit est célèbre pour sa mafia… Un immense et irréel « Holiday Inn » avec piscine, golf et terrains de tennis se dresse entre ces tours, la plage et la route. On va manger une pizza. Je m’efforce de ne pas penser à la mozzarella toxique et à la planche à pain peinte aux produits chimiques. Les africains de Castel Volturno : demandeurs d’asile déboutés, travailleurs saisonniersOn croise beaucoup d’africains le long de cette ville-route. Ils attendent aux arrêts de bus ou devant les shop africains. Des hommes avec des bottes de caoutchouc, des femmes perchées sur de hauts talons rouges [4] Ils seraient environ 7.000 habitants venus du continent noir, dans une ville de 20.000 habitants « résidents » inscrits à la municipalité. Ici comme à Rosarno, les nationalités les plus représentées sont celles du Burkina Faso et du Ghana. La plupart d’entre eux sont sans papier, souvent ce sont des demandeurs d’asile qui ont été déboutés. La présence si importante de ces sans-papiers s’explique par l’ampleur de la plaine agricole qui entoure cette ville, et par l’illégalité diffuse dans cette région : cela permet aux personnes sans-papiers de travailler et cela permet à leurs employeurs de les sous-payer. Le matin, entre 5h et 9h, ils sont plusieurs dizaines à attendre aux « Califou Grand » : ces ronds-points des journaliers, ces croisements entre la ville-route et les routes qui s’enfoncent dans la campagne ; le rendez-vous matinal des précaires et des caporaux. Les tomates sont l’or rouge de la région. La région est un un important centre de production agricole intensive et industrielle, possédant 4.000 hectares de serres maraichères (cycle continu), 11.700 hectares de pêches (juin), 5.200 hectares de tabac (quatre cycles annuels), 3.200 de raisins (septembre) et 2.300 de pommes (octobre). Selon le rapport de Médecins Sans Frontières, Castel Volturno est le centre du circuit des saisonniers du Mezzogiorno. Ici, la plupart des africains ont ramassé des oranges à Rosarno (Calabre) et des tomates à Foggia (Pouilles), entre deux saisons dans ces autres régions, ils reviennent à Castel Volturno : il y a du travail et des logements. En 1980 un tremblement de terre avait fait 40.000 sans-logis ici, le gouvernement avait fait construire des tours à Castel Volturno. Une décennie plus tard ces tours étaient abandonnés de ceux pour qui elles avaient été construites, et ce sont principalement les travailleurs africains a s’y être insérés. Les africains ne se sentent pas en sécurité ici. En 2008, six africains ont été massacrés en plein jour, sur cette route, devant un des magasins africains. [5] Le lendemain, les africains se révoltent, crient leur rage dans les rues, et des magasins sont abîmés. Appiah s’indigne de la réaction des médias, qui ont montré les images des bâtiments saccagés et non des corps sans vie : « on vaut moins que ce supermarché » dit-il la gorge serrée. Il dénonce aussi l’attitude de la police : quand elle arrête un bus de journaliers africains ramassés à Califou Grand, c’est pour vérifier leurs permis de séjour, et non leur contrat de travail ; quand elle débarque dans un appartement, c’est toujours pour vérifier les permis de séjour, et non le respect des normes de salubrité, de sécurité et de location de la part du propriétaire. Pour Appiah, c’est la même chose ici qu’à Rosarno. Il est allé là-bas ramasser les oranges et vivre dans une usine désaffectée, il était là lorsqu’un italien s’est pointé, flingue à la main, en tentant de tirer sur un de ses travailleurs qu’il ne voulait pas payer. La balle n’a heurté que le mur, et les témoins de la scène ont cherché à venger la personne visée. Celui-ci aurait dénoncé les faits à la police, sans suite… Face à cette situation dramatique, les travailleurs africains de Rome et de Castel Volturno, qui ont partagé ces même expériences du travail saisonnier dans les différentes régions du Sud Italie, ont décidé de s’auto-organiser pour lutter... A suivre... Notes [1] Marina Cavallieri, Dans le ghetto de Villa Literno, plus pauvres qu’en Afrique, La Repubblica, 20 août 1994 Voir ici Caruso Francesco, Les parcours de syndicalisation des travailleurs agricoles migrants méridionaux dans le district de la clandestinité : le mouvement des migrants de Caserta, 2010, Université de Milan [2] Depuis une association et un prix ont été créés au nom de Jerry Maslo. [3] D’Errico Enzo, L’enfer dans le ghetto de Villa Literno, Il Corriere della Serra, 18 septembre 1994 Voir ici Le ghetto était presque vide à cette époque, la plupart de ses habitants étant alors dans les Pouilles pour la récolte des tomates [4] Sur la prostitution et la traite des femmes par la Camorra, voir ici Fabrizio Roncone, Voici la nationale du sexe payant : 45 km, des milliers de filles, services de douze heures, Corriere della Sera, 20 août 2003 Ici [5] Le 19 septembre 2008, ont été assassinés Kwame Yulius Francis, Samuel Kwaku et Alaj Ababa du Togo, Cristopher Adams et Alex Geemes du Liberia, Eric Yeboah du Ghana. Joseph Ayimbora, ghanéen, a été grièvement blessé. Roberto Saviano, Le courage oublié, La Repubblica, 19 mai 2009 Voir ici |
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