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Le soulèvement libyen vu depuis le nord de l’Allemagne
22 février 2011 par Marine

Quand on milite pour le droit des étrangers en Europe, qu’on soit à Hambourg, Athènes ou Madrid, on se retrouve forcément très vite à nouer des liens avec des personnes du monde entier et se retrouver dans des situations inattendues. Comme celle de suivre quasiment en live les évènements qui secouent la Libye depuis plus d’une semaine.

Al Jazeera en live à Hambourg

La diaspora libyenne n’est pas très large en Allemagne, et encore moins à Hambourg, peut-être une trentaine de personnes. Avant de rencontrer M. et O., tous deux demandeurs d’asile en Allemagne, je ne connaissais que peu de choses sur cet immense pays qu’est la Libye. Un territoire gigantesque pour un peu plus de 6 millions d’habitants, un dictateur qui a toujours été là et qui sous-traite le refoulement de milliers de migrants subsahariens pour le compte de l’Union Européenne. Depuis jeudi 17 Février, surnommé le jeudi de la colère, l’appartement où habitent mes deux amis libyens s’est littéralement transformé en salle de visioconférence entre l’Allemagne et la Lybie avec les reportages de la chaîne panarabe Al Jazzera en toile de fond 24/24. On peut y suivre les derniers évènements minute après minute, on entend les voix des familles vacillantes à travers la connexion Skype et les mélodies de la langue arabe résonnent de partout. C’est plutôt une ambiance tragique qui règne dans ces lieux : O. et M. viennent tous deux de Benghazi, le bastion traditionnel de l’opposition au régime et la ville d’où sont parties les premières révoltes. Evidemment ils se font du souci pour leurs parents, amis, frères et sœurs. Mais aussi et surtout, ils sont profondément choqués par la violence avec laquelle le régime répond aux manifestants. Ils sont attristés par les morts, qu’ils connaissent pour certains. Ils sont révoltés par le sang qui coule un peu plus à chaque nouvelle annonce en quasi direct. La voix cassée du frère de M. nous parvient depuis Benghazi et même si je ne comprends pas l’échange qui se déroule, je mesure la tension qui s’en dégage.

Les nouvelles abondent par le biais des réseaux sociaux sur internet et des coups de téléphone. Facebook, twitter, youtube, le web s’emballe. C’est assez impressionnant de vivre cela en direct. Sur Facebook, un groupe a été crée spécialement pour la journée du 17 Février, il a regroupé jusqu’à maintenant plus de 68 000 personnes en quelques jours. M. et O. passent leur temps à récupérer toutes leurs vidéos qui circulent : cela va des échanges de tirs en pleine nuit dans les rues de Benghazi aux hôpitaux bondés et dépassés. On voit des morts, beaucoup. Dans l’appartement, les téléphones sonnent sans cesse et les « Wallay » s’échappent de toutes les bouches.

Il y a des nouvelles très inquiétantes qui nous parviennent dès le milieu du week-end par les familles des garçons. Des mercenaires d’autres pays africains seraient présents dans la ville et tireraient à bout portant sur les civils faisant plusieurs dizaines de morts rapidement. Ils portent des foulards verts pour se faire passer pour des partisans de l’armée libyenne mais viennent du Mali, De Tunisie, du Soudan et d’ailleurs. Cela nous sera confirmé le jour suivant par Al Jazeera qui reporte des faits similaires. L’absence totale de couverture médiatique est plus qu’inquiétante. Aucun reporter n’est présent à l’intérieur du pays et les plus grandes chaînes internationales ne sont pas autorisées à mettre les pieds en Libye. L’information est donc relayée par le biais de vidéos d’amateurs et de correspondances téléphoniques. Le week-end se finit, le bilan des morts s’est alourdi et les soulèvements gagnent d’autres villes, plus seulement dans l’Est du pays pour atteindre petit à petit, la capitale Tripoli.

Dimanche, tard dans la soirée, la diaspora libyenne du nord de l’Allemagne se fait passer le mot par téléphone : une manifestation anti-Kadhafi est prévue pour le lendemain à Berlin et un « convoi » partira d’Hambourg. Dans le même temps, la France, les Etats-Unis, l’Union Européenne commencement timidement à émettre de douces critiques contre le dictateur. Ce à quoi Kadhafi répond avec son cynisme habituel, comme l’écrit un journaliste de Rfi : La Libye, mécontente de l’attitude adoptée par la diplomatie européenne, a convoqué jeudi dernier un représentant de l’Union européenne pour lui indiquer qu’elle pourrait cesser de coopérer dans la lutte contre l’immigration si l’UE continue à « encourager » les manifestations dans le pays.  [1]. La carotte de la lutte contre l’immigration illégale, mais aussi celle du pétrole et également des juteux contrats dans le domaine du bâtiment et des travaux publics (BTP) pour de nombreuses firmes occidentales. Bref un nombre raisonnable de prétextes pour ne pas faire trop de bruit contre le colonel. Pas évident de s’affirmer en faveur de la démocratie quand on a tant de bonnes raisons de soutenir un régime dictatorial. Enfin ce n’est ni la première ni la dernière fois que l’hypocrisie de nos pays s’expose au grand jour. Ca rappelle les Tunisiens et Lampedusa [2].

Dimanche soir fut aussi le moment de l’intervention sur une chaîne nationale de Saif Kadhafi, le fils du guide, dans lequel ce dernier reconnaît certains dérapages de l’armée tout en minimisant l’ampleur des violences [3]. D’un ton arrogant, il n’hésite pas à menacer les pays occidentaux de les couper de leur précieux pétrole et il prédit une guerre civile au cas où le régime devrait être renversé. Il propose quelques réformes, une nouvelle constitution. Mais c’est trop tard, plus personne ne le prend au sérieux à l’heure qu’il est.

600 kilomètres pour crier « Kadhafi dehors ! »

Le lendemain matin, rendez-vous devant la mosquée du quartier de la gare. Trois voitures partent pour Berlin, nous sommes une douzaine de personnes. Je partage un véhicule avec Mohamed et Moustafa, tous deux à Hambourg depuis de nombreuses années. M. monte avec nous. L’ambiance est bizarre : la tension est toujours palpable mais elle a fait un peu de place à une sorte d’excitation toute neuve. Après le week-end rempli d’images de morts et de violences, cette envie soudaine de mobilisation politique, de collectif vient réchauffer les cœurs. J’ai l’impression que les exilés sont profondément frustrés de devoir suivre des bribes de cette révolution violente sans pouvoir être aux côtés des manifestants, sans participer à ces évènements historiques. Pas par plaisir de souffrir ou de voir des horreurs, mais par devoir de porter également, leur part de révolution. S’avaler un aller-retour Hambourg-Berlin (6 heures de voiture a/r) en une journée pour crier leur rage face à l’ambassade de Libye à Berlin, c’est finalement leur moyen de participer.

Sur la route, les discussions en arabe vont bon train entre les trois garçons. Au bout d’un moment, par souci d’intégration de la Française que je suis, on change vers l’allemand. Mohamed qui conduit soupire d’un ton joyeux : Ca sent déjà la liberté, vraiment je la sens d’ici… et Mustafa d’ajouter en riant à moitié : Je ne sais pas pourquoi, mais cette fois là, le sang a un autre goût. Je leur demande avec étonnement si c’est la toute première fois, en plus de quatre décennies, que de telles manifestations ont lieu. Oui oui, la première fois, des révoltes de cette ampleur nous n’en n’avons jamais vécues en 42 ans de Kadhafi. Il y a vraiment quelque chose qui va changer cette fois, c’est obligé. Alors que nous nous entretenons sur le déclenchement du soulèvement, Mohamed enchaîne : Nous devons beaucoup aux Tunisiens ! Ils ont réussi à casser cette peur que nous avions tous depuis si longtemps. Et puis il y a les Egyptiens. Nous sommes tous pareils et nous allons nous battre pour notre liberté.

Mustafa a écrit une thèse en géologie en Allemagne et y est resté car il ne se voyait malheureusement aucun avenir en Libye. Ses amis le nomment « docteur ». Il dresse un tableau noir de la situation dans son pays : Kadhafi nous a enfermés depuis 42 ans. Pas de médias indépendants, pas d’école à la hauteur de nos attentes, pas du tout de recherche ou d’institut. Si tu veux gagner de l’argent dans ce pays, tu es obligé de passer par le colonel, ses mafias et son parti. Il n’y a pas de possibilités de gagner ton pain dignement, par tes propres moyens. Nous n’avons pas de règles, pas de constitution et aucune liberté…. Et puis tu trouves la corruption à tous les niveaux. Nous avons de l’or noir sous nos pieds et Kadhafi n’a jamais développé les systèmes d’infrastructures pour les Libyens. Les hôpitaux et les écoles sont dans un piteux état. M. ajoute : Et c’est encore pire dans l’Est de la Libye, Kadhafi nous a toujours laissé sur le carreau de toutes façons.

Nous entrons facilement dans Berlin, et nous rendons directement à l’ambassade de Libye. Plusieurs dizaines de personnes sont déjà arrivées et les drapeaux s’agitent à toute allure dans le ciel. A nouveau l’ambiance a un goût particulier, mélange de colère et d’excitation, de joie. Ce à quoi je ne m’attendais pas est la présence de manifestants pro Kadhafi à l’intérieur de l’enceinte de l’ambassade. Ils brandissent des panneaux à l’effigie du guide et se targuent d’aimer réellement la Libye. D’un coté de la rue donc, quelques manifestants pro Kadhafi (les manifestants de l’autre bord affirment tous qu’ils sont des étudiants payés par le régime pour venir manifester), de l’autre, les supporters des révoltes en cours. Parqués derrière des barrières, tout le monde se pousse pour pouvoir crier un peu plus fort. Au milieu de la route, les policiers et la presse. Derrière moi j’entends deux adolescentes demander à un policier de quoi il s’agit. Il leur explique : Alors de ce côté c’est pro-Kadhafi et de celui-là c’est anti-Kadhafi. Vous pouvez choisir votre camp.

Mes impressions se confirment : on sent vraiment que tous ces manifestants n’attendaient que l’occasion de crier leur colère, leur incompréhension après ces derniers trois jours de violences. Ils s’en donnent d’ailleurs à cœur joie. Les panneaux de toute sorte circulent, des photos de cadavres prises sur le blog évoqué précédemment, des caricatures de Kadhafi, des « J’aime la Lybie » et « Stop aux massacres ! ». Une fenêtre de l’ambassade est ouverte sur la rue et on aperçoit très distinctement un homme qui filme consciencieusement les manifestants pendant plus d’une heure. Cela met très mal à l’aise, on a l’impression qu’il photographie chaque visage, chaque personne puis qu’il rentrera leur photo dans un ordinateur où ils seront fichés comme opposants politiques. Nous sommes environ 300 manifestants il me semble. A côté des drapeaux libyens viennent d’élancer les drapeaux égyptiens, tunisiens et algériens dans le ciel d’hiver berlinois. De nombreux activistes des pays voisins sont venus se joindre à la manifestation et cela donne un ton de solidarité international précieux. Deux grand-mères tunisiennes ont cousu les couleurs libyennes sur leur voile et s’accrochent aux barrières, le poing en l’air en criant Kadhafi dehors ! Il y a également des Berlinois, des militants de Rostock, des étudiants étrangers qui distribuent des roses. J’entends un couple d’Iraniens derrière moi : Hoch-die-internationale-Solidarität ! (Vive la solidarité internationale !). Les slogans s’enchaînent en arabe et en allemand. Ca va de 1-2-3- Nous sommes libres ! à Kadhafi, terroriste ! puis Vive la Lybie !. Bien entendu les Allah Wakbat ponctuent la manifestation à intervalles régulières. Un petit aperçu de l’ambiance :

Listen !

Après deux heures et demie dans le froid, les manifestants pro-Kadhafi rentrent chez eux sous les huées de l’autre bord. Le rassemblement touche à sa fin, les gens s’embrassent, échangent des adresses et se donnent rendez-vous pour dans quelques jours où une manifestation doit avoir lieu devant le ministère des affaires étrangères allemand. Les Hambourgeois remontent vite en voiture et c’est reparti pour trois heures d’autoroute avec connexion téléphonique tout le trajet. Nous apprenons l’arrivée de pilotes de l’armée libyenne à Malte. Ceux-ci demandent l’asile politique puisqu’ils ont refusé d’obéir à l’ordre du colonel de bombarder les civils et les manifestants dans la capitale. En même temps, les manifestants semblent être regroupés sur une grande place à Tripoli et racontent que des avions et hélicoptères tournent dans le ciel. Mustafa se met à prier et tandis que le soleil disparaît lentement à l’horizon, nous nous arrêtons sur une aire d’autoroute pour la prière du soir.

Les informations continuent à tomber comme des pommes trop mûres. Tel ambassadeur a démissionné, telle vidéo montre les mercenaires en action dans Tripoli, la délégation libyenne à l’Onu éclate… Selon Human Rights Watch , le nombre de morts est monté à plus de 250 mais l’organisation souligne que la difficulté d’obtenir des informations sur place laisse entrevoir un bilan beaucoup plus lourd. Malgré les mauvaises nouvelles et l’escalade des violences, les Libyens d’ici ont pour la première fois de leur vie l’espoir d’un changement, d’un nouveau début pour la Libye. Sans trop s’avancer sur des pronostics politiques, ils sont convaincus que Kadhafi ne tiendra plus très longtemps, question de jours face à la pression intérieure et dans une moindre mesure, internationale. M. se laisse déjà aller à d’autres pensées et à la folle idée qu’il pourrait retourner en Libye, lui qui n’a pu y remettre un pied depuis son départ, il y a deux ans. A suivre donc.


Manifestants Arrêtez les massacres ! Des roses pour les morts Manifestants Les armes utilisés pour tuer les civils Saif Kadhafi Militantes tunisiennes en soutien aux Libyens Manifestants
Notes

[1] Voir l’article de RFI ici

[2] Voir Article de la BBC ici

[3] Voir l’excellent blog de la chaîne Al Jazeera qui suit tous les évènements en Libye pratiquement en direct et rapporte toutes les interventions sur le sujet, dont celle de Saif Kadhafi. Ici



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