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Turquie / Droits des étrangers /

Enfermé-e-s dehors à durée indéterminée : déshumanisante et déprimante « ville-satellite »
5 février 2011 par Mathilde

Escapade dans les couloirs de la prison à ciel ouvert et à (longue) durée indéterminée de la ville-satellite de Van. Rencontres avec des réfugié-e-s encagé-e-s [1], des bénévoles d’associations, des médecins et arrêts devant les institutions techno-politiques déshumanisantes de ce système d’asile. Une dérive attirée vers des fonds sombres, avec un enfermement, une mise à l’écart et un contrôle plus « efficaces » des corps qui pointent à l’horizon… La Turquie se met en conformité avec la « modernité » biopolitique européenne.

« Je n’ai pas l’intention d’apprendre le turc, (…) ma présence ici est temporaire et sera courte je l’espère. »

Du miel recouvert de kaymak [2] et de noix, des olives noires, du fromage aux herbes très salé, des tomates, de la pâte de blé et des verres de thé qui se succèdent à une vitesse incroyable. Obligation d’en boire des litres pour arroser les quantités gargantuesques ingurgitées. Un Van kahvaltısı [3] digne de son nom. S. est gynécologue. « Je reçois des patientes Afghanes dans notre service de gynécologie. Ce sont souvent leurs enfants qui traduisent. Des tout petits qui parlent bien le turc, ils ont grandi ici. Sauf que ce n’est pas forcément évident pour eux, les problèmes gynécologiques leurs sont étrangers. Lors des consultations, la compréhension mutuelle est approximative, à part si une personne adulte parlant bien le turc et le persan a pu être réquisitionnée. »

En sortant du salon de petit-déjeuner, prendre sur la gauche l’une des avenues principales du centre-ville, Cumhuriyet caddesi, puis sa perpendiculaire, une autre grande artère, Maraş caddesi. La descendre, dépasser les magasins, les cafés et les centres commerciaux, et arriver devant l’hôpital de recherche universitaire Araştırma hastanesi.« Les autres réfugié-e-s [4] me demandent constamment de les accompagner à l’hôpital et à la police pour que je leur serve d’interprète. J’en ai vraiment assez mais c’est difficile de refuser. Pourquoi n’apprennent-ils/elles pas le turc ? Je suis venue ici quand j’étais adolescente mais je n’ai pas pu poursuivre mon cursus scolaire et j’ai appris le turc toute seule, en trois mois. Beaucoup de réfugié-e-s n’ont jamais été à l’école et n’ont pas la motivation ni les ressources d’apprendre », me confie une jeune réfugiée.

Remontée de Maraş le regard fuyant et en zigzag, pour céder le passage aux hommes qui tiennent le trottoir et l’arpentent d’un pas ferme, sûrs de leur bon droit. Le code de la rue qui s’applique ici c’est la priorité aux hommes. Retour sur Cumhuriyet, toutes les associations qui procurent un quelconque soutien aux réfugié-e-s sont situées dans les rues adjacentes. M. travaille dans une association humanitaire religieuse. Elle est très engagée auprès des réfugié-e-s (et des pauvres en général) depuis de nombreuses années. « Le problème de la langue est primordial pour l’intégration des réfugié-e-s mais ils/elles résistent à cet apprentissage. En effet, ils/elles pensent uniquement et continuellement au « pays tiers » dans lequel ils/elles seront peut-être un jour « relocalisé-e-s ». Leur rêve, leur obsession, leur seule raison d’être. Ils/elles se rendent au HCR [5] tous les jours dans l’espoir vain d’accélérer la procédure d’asile. Je ne suis pas non plus originaire de Van, mais je suis venue ici pour suivre mon mari et avec l’objectif d’y faire ma vie. Je me suis donc efforcée de trouver des ami-e-s, des activités sociales, un travail, une bonne école pour mes enfants. Pour elles/eux c’est complètement différent, leurs pensées ne vont qu’au jour du départ, même si cela fait douze ans qu’ils/elles sont ici. Le HCR ne leur donne aucune indication à propos de quand leur demande d’asile sera reconnue ou rejetée, alors ils/elles restent fixé-e-s sur l’idée que leur présence n’est que temporaire et qu’il ne faut pas se créer d’attaches ou se lancer dans des projets. Cela pose problème pour l’éducation des enfants. Les parents ne les poussent pas forcément à aller à l’école et à s’investir dans leurs études car ils/elles espèrent partir « bientôt ». Pourtant, leurs enfants grandissent ici, apprennent le turc et se mélangent avec les autres enfants de l’école. »

Une autre grande artère perpendiculaire à Cumhuriyet, Iskele caddesi. La plus grande avenue de Van et selon certains dires locaux, la plus longue de Turquie (10 km). Tout au bout, le lac et l’embarcadère où le train Van-Tatvan délègue ses passagers à un ferry. Un peu avant le lac, la yabancılar şube, la police des étrangers. Et partout dans le coin, des maisons habitées par des demandeur/se-s d’asile. « Ici, personne ne parle anglais, c’est bizarre, chez nous tout le monde le parle un peu. Je n’ai pas l’intention d’apprendre le turc, à quoi cela me servirait-il ? » Il est arrivé récemment en Turquie et a bon espoir que sa demande d’asile soit vite acceptée. « Pourquoi sortirai-je voir la ville ? Qu’est-ce qu’il y a à faire pour moi ici ? C’est un trou perdu. Je dois seulement m’occuper des formalités pour la demande d’asile, me rendre aux entretiens au HCR et attendre chez moi. J’ai tout pour être reconnu comme réfugié, je pense que la procédure ne durera pas trop longtemps. La Turquie, Van, ce n’est qu’une transition qui s’est avérée indispensable pour échapper à la persécution que je subissais dans mon pays. Ma présence ici est temporaire et sera courte je l’espère. »

Une enquête rapide sur les quartiers d’habitation des demandeur/se-s d’asile est révélatrice : leur vie est clairement focalisée sur la procédure d’asile. La majorité vit dans le quartier de la police des étrangers, le quartier d’Iskele, ou un peu plus loin, à Kale [6], un quartier de petites maisons en terre, afin de rester proches du lieu où ils/elles doivent signer plusieurs fois par semaine. D’autres réfugié-e-s vivent aux alentours du HCR, dans le quartier d’Istasyon, la gare routière, car ils/elles s’y rendent tous les jours, dans le désespoir de l’attente, même si cela ne sert à rien. Il y a beaucoup d’autres quartiers pauvres à Van, mais ceux-ci sont très loin de l’axe police des étrangers-HCR et il n’y a personne de leur communauté là-bas, alors les réfugié-e-s ne s’y installent pas. Leur quotidien est intimement lié à ces deux lieux. En arrivant à Van, ils/elles mettent leur « vraie » vie entre parenthèses. Leur présence ici n’est censée servir qu’à faire la procédure de demande d’asile et de relocalisation dans un troisième pays puisque la Turquie n’accorde qu’un statut de réfugié temporaire aux ressortissants venant de pays non-membres du Conseil de l’Europe, le temps d’accomplir la procédure [7]. « Il n’y a pas de centre culturel ou d’association géré par des réfugié-e-s car nous ne pouvons pas obtenir d’autorisation pour cela. De toute façon, nous ne pensons qu’à notre dossier de demande d’asile. Notre seul souhait : qu’on nous envoie ailleurs. » m’explique un réfugié qui est ici depuis plus de cinq ans. Une vie de demandeur/se-s d’asile dans une ville-satellite de Turquie, c’est une vie suspendue temporairement. Cela se traduit par une volonté de s’accrocher à cette idée du temporaire même si, en réalité, ce temporaire dure depuis des années. Faire le choix de ne pas trop s’intégrer, de résister à l’apprentissage de la langue turque, de ne pas reconnaître que cela va durer. Ils/elles sont dans un « exil figé entre deux ailleurs, deux absences » [8], figé entre le pays d’origine, fui pour échapper aux persécutions et à la misère et le « pays tiers » qui les accueillera peut-être si le statut de réfugié-e leur est accordé. Une résistance qui lâche du lest à mesure que l’espoir s’amincit d’obtenir rapidement ce statut de réfugié-e et d’être accepté-e par un « pays tiers », mais qui demeure toujours, avec son lot de conséquences psychologiques.

« Les Nations-Unies… j’avais l’image d’une organisation honorable. » « D’accord, nous sommes des réfugié-e-s mais nous sommes quand même des êtres humains. »

Partir à l’est d’Iskele caddesi, en direction de la gare routière et de l’université. Dans les alentours de l’agence du HCR, premières désillusions d’un nouveau venu. « La police, c’est probablement une institution infâme dans tous les pays. Mais les Nations-Unies… j’avais l’image d’une organisation honorable qui prônait la solidarité entre les peuples et qui était engagée pour la cause des réfugié-e-s. Quand je luttais politiquement dans mon pays, l’ONU était une espèce de rêve. Je me disais que si j’en venais à être forcé de fuir, je pourrai travailler dans une agence de l’ONU. J’ai laissé une vie agréable pour pouvoir rester libre. Mais là je tombe de haut : j’ai fui pour échapper à la prison alors si c’est pour me retrouver dans une autre prison, « démocratique » celle-ci, mais qui nous considère comme des inférieurs… Je ne comprends pas pourquoi les employé-e-s du HCR nous traitent si mal. Ils/elles ont trouvé du travail grâce à des gens comme moi qui ont fui leur pays. Alors ils/elles pourraient au moins nous dire bonjour gentiment et nous demander comment nous allons. Je sais bien qu’il y en a qui viennent demander l’asile et qui ne sont pas de vrais réfugié-e-s, juste des gens qui veulent partir, ce qui énerve le HCR. De même, je comprends que les legal officer du HCR s’ennuient à écouter tous les jours des histoires semblables, mais ils/elles sont (très bien) payé-e-s pour cela et l’ennui est le propre de la plupart des emplois. Cela ne veut pas dire que l’on peut maltraiter les « clients ». Par exemple, l’autre jour, je suis arrivé au HCR à 8h du matin avec un ami. La fenêtre ouvre à 8h30. L’interprète nous a fait entrer dans la salle d’attente, nous n’étions que tous les deux. Un autre réfugié arrive, il passe devant nous car il vient pour l’aide financière et les entretiens à ce sujet n’ont lieu qu’entre 8h30 et 10h30. Nous attendons ; une fois dans la salle d’attente, il ne nous est pas permis de ressortir. Vers midi, l’interprète et le legal officer viennent enfin nous voir et nous disent qu’ils vont déjeuner sans même nous demander si nous avons faim, si nous voulons quelque chose. Rien. Ils nous ignorent complètement. Cela m’a vraiment choqué, nous sommes autant des êtres humains qu’eux. Nous avons continué à attendre alors qu’il n’y avait personne d’autre que nous deux. Ils ont enfin daigné me recevoir à 16h30 pour effectuer mon enregistrement. Depuis 8h du matin, j’étais là, je n’avais pas bougé de ma chaise, rien bu ni avalé.

Le HCR est situé dans un bâtiment en soi typiquement turc. Une maison à deux étages avec des petits carreaux de couleur qui forment des dessins sur la façade. Mais le reste, c’est-à-dire son fonctionnement, est emblématique de la froideur, de la rigidité et de l’absurdité du système humanitaire techniciste qui est celui du HCR. L’entrée : une longue palissade en fer surmontée d’un fil barbelé en tortillons et de caméras de surveillance. Dans la palissade, deux portes. Une grande, sur la gauche, pour les voitures et le personnel. L’autre porte, petite, est percée dans sa moitié supérieure d’une toute petite fenêtre, en fer elle aussi. C’est la porte des demandeur/se-s d’asile. Derrière celle-ci, dans un cabanon, deux ou trois güvenlik regardent les caméras de surveillance et assurent la sécurité. Ce sont les interprètes qui sont en charge de l’ouverture de la fameuse petite fenêtre en ferraille qui donne sur la rue et les candidat-e-s au statut de réfugié-e faisant la queue. De l’intérieur, il demande les raisons de la visite. L’accueil est froid, les entrées sont filtrées de façon rigide. Selon les termes employés, les personnes sont « triées ». Les réfugié-e-s déjà inscrits mais qui viennent pour parler au legal officer qui s’occupe de leur dossier ne peuvent pas entrer comme cela. L’interprète décide ou non de leur donner un rendez-vous, selon le motif présenté. Les réfugié-e-s ayant rendez-vous ou venant pour un premier enregistrement auprès du HCR peuvent entrer, traverser la cour et pénétrer dans le rez-de-chaussée du bâtiment. Là, ils devront attendre dans une salle située sur la gauche. Cette pièce est séparée du reste du rez-de-chaussée par une nouvelle porte en fer derrière laquelle se trouvent les salles où sont menés les entretiens avec les réfugié-e-s. D’après les dires de certain-e-s, cela ressemble à « un poste de police avec une lumière blafarde, comme dans les films ». Les interprètes sont là et les legal officers descendent du premier étage pour faire les entretiens.
Une bonne distance physique et émotionnelle entre le personnel et les demandeur/se-s d’asile doit toujours être gardée. De même, toute communication écrite ou orale est introduite par le numéro d’enregistrement au HCR [9].. Ce numéro à rallonge qu’ils/elles sont devenu-e-s, les demandeur/se-s d’asile le connaissent par cœur et souvent en turc. La procédure d’asile est l’élément majeur de leur vie à Van et ils/elles n’existent dans ce système que par ce numéro. Vitrine médiatique des Nations-Unies comme institution des droits de l’homme par excellence et réalité d’un système techno-politique bureaucratique déshumanisant.

Rencontre avec un jeune homme qui est ici depuis de nombreuses années. Son exaspération d’attendre que sa vie suspendue à des décisions administratives puisse redémarrer, s’est muée en véritable haine du HCR. « Le HCR ne fait rien et nous traite comme des sous-hommes. D’accord, nous sommes des réfugié-e-s, mais nous sommes quand même des êtres humains. Impossible de savoir quand nous obtiendrons une réponse sur notre demande d’asile. J’ai attendu pendant un an et demi pour avoir un premier entretien avec le HCR (après mon enregistrement) ! Après ce premier entretien, j’ai attendu une réponse pendant plus de deux ans. Pendant tout ce temps, jamais le HCR ne m’a dit « la réponse viendra dans deux ans » mais seulement « attends ». Certaines personnes reçoivent une réponse rapidement, d’autres beaucoup plus tard, sans raison apparente. Et quand la réponse arrive enfin, elle n’est accompagnée d’aucune explication. C’est juste une lettre qui dit (dans mon cas) que je suis refusé car ma demande ne remplit pas les critères de la Convention sur l’asile et que le HCR n’est pas tenu de donner plus d’explication. C’est tout [10].
Les employé-e-s du HCR travaillent pour les droits de l’homme mais n’y connaissent rien. En plus, ils/elles gagnent bien leur vie et ont bonne conscience. Tous les jours, des réfugié-e-s se rassemblent devant le HCR, campent, entament des grèves de la faim. Ces rassemblements ne reçoivent pas d’attention ou alors qu’après un certain nombre de jours, pour voir leurs requêtes rejetées. On leur dit juste d’attendre, les décisions seront communiquées en temps voulu. Parfois tu attends pendant des heures pour ton entretien, après avoir attendu des années, et là ils/elles viennent te dire qu’ils/elles partent déjeuner. Ils/elles s’en fichent que leur boulot ait un impact considérable sur la vie d’êtres humains, pour eux ce sont juste des horaires de boulot et une paye à la fin du mois. En plus, certain-e-s employé-e-s du HCR s’adressent à nous comme des flics, avec un ton désagréable et méprisant, nous accusant de mentir, choisissant s’ils ont envie de nous croire et de nous accorder du temps ou non. Ce qu’ils/elles disent ne fait aucun sens, rien de clair, juste du bla-bla.
L’an dernier, le HCR a organisé une petite fête pour la Journée Mondiale des Réfugié-e-s, une vaste blague. Ils nous ont donné à manger et de la musique. Et en prime une lettre nous disant de garder espoir ! Mais on s’en fiche, on veut être libres et partir d’ici c’est tout. Ils/elles ne savent pas ce que c’est l’absence de liberté de mouvement. Qu’on leur donne un jour un numéro et qu’on les prive de liberté et on verra. Cela fait sept ans que je suis là, je ne suis jamais sorti de Van. Je hais vraiment les murs du HCR tu sais. Depuis la porte d’entrée jusqu’au plafond, je déteste tout là-bas. Parfois, j’ai envie d’aller tout casser. »

« Que fais-tu de tes journées ? » « Eh bien, il y a les jours où je vais signer à la police des étrangers… »

Réponse spontanée de cet homme qui révèle à elle seule ce que signifie le système de ville-satellite pour les réfugié-e-s : une privation de liberté de mouvement, un enfermement à durée indéterminée et bien souvent interminable ; la « violence du camp » [11]. Les réfugié-e-s enregistré-e-s auprès du HCR sont assigné-e-s par le ministère de l’Intérieur turc à résider dans une « ville-satellite » choisie par ce dernier. Cela signifie qu’ils/elles ne peuvent se déplacer hors de cette ville, même jusqu’au village voisin, sauf autorisation délivrée par la police des étrangers de leur « ville-satellite ». En ce qui concerne Van, la règle est de demeurer dans un rayon de quarante kilomètres autour du HCR et d’aller signer à la police des étrangers une fois par semaine pour les femmes, deux fois pour les hommes. Cette contrainte de signature assure que les réfugié-e-s ne se déplacent pas hors de Van. Ceux/celles-ci ne doivent pas se séparer de la feuille du HCR qui indique leur statut, numéro de dossier, nom, date de naissance, pays d’origine et « ville-satellite ». Sans ce papier ou si la personne se trouve en dehors de sa « ville-satellite », les autorités peuvent la placer en centre de rétention et la menacer d’expulsion si le HCR ou les avocats des associations n’interviennent pas.
Ces réfugié-e-s sont en règle avec les autorités turques, ils/elles ont très souvent acquis un Ikamet, le permis de résident étranger en Turquie, ou au minimum la beyaz kimlik, la carte d’identité d’étranger. Mais leur statut les contraint à l’enfermement. Alors s’ils/elles partent en vadrouille sans autorisation, ils/elles sont - comme les autres étrangers en situation irrégulière ou les citoyens turcs en fuite du service militaire entre autres - contraints de vivre en fantômes à mobilité interdite ou périlleuse. En effet, en Turquie, les contrôles d’identité sont très fréquents en ville ou sur les routes. Presque systématiques sur certaines lignes (lors de mon dernier voyage, mon car a été contrôlé par l’armée dès la sortie de Van). Les demandeur/se-s d’asile sont bloqué-e-s dans cette « nasse [12] », ce camp, cette prison, qu’est leur « ville-satellite ». En tant que ville-satellite Van constitue une hétérotopie [13], un « espace autre » où ces « déviants » de la norme que sont les réfugié-e-s sont contraints de demeurer. Le système d’asile turc a construit une frontière à l’intérieur même du territoire, un sas qui exclut d’une véritable entrée [14].

Sur Iskele caddesi, à proximité de l’entrée de la yabancılar şube, la police des étrangers. Dans le sous-sol de celle-ci, des cellules pour les réfugié-e-s qui auraient quitté Van sans autorisation, ou pour tout autre étranger en situation irrégulière. Un mercredi, le jour de signature des femmes [15]. « Ce n’est pas si difficile d’obtenir une permission de la police pour quitter Van pendant quelques jours. En quatre ans, nous sommes partis en vacances une fois à Izmir et une fois à Istanbul. Il suffit d’insister un peu. » Des permissions qui sont en général impossibles à avoir [16], mais avec les policiers, c’est aussi souvent « à la tête du client ». L’interpersonnel s’immisce dans le système : certain-e-s réfugié-e-s ont de bonnes relations avec une ou deux personnes de la police des étrangers de Van et élaborent des stratégies pour obtenir, rarement, une permission de s’évader. Après tout ils/elles s’y rendent toutes les semaines pendant des années pour signer et la police locale a un grand pouvoir de décision en ce qui concerne tous les aspects de la vie des réfugié-e-s. En général, aux dépens de ceux-ci.
La plupart des demandeur/se-s d’asile ne partent jamais, à part s’il y a une urgence médicale ou un rendez-vous dans une ambassade ou au HCR à Ankara. Ils/elles n’ont ni les moyens financiers ni les ressources linguistiques et de confiance personnelle pour aller négocier une permission. La réalité de la vie de réfugié-e-s temporaire en Turquie, c’est en fait un véritable enfermement sans fin, du fait des multiples niveaux de décision, et sans la connaissance qu’il sera si long. Si le HCR reconnaît à une personne le statut de réfugié-e, en première instance ou après un appel, il faut d’abord que le ministère de l’Intérieur turc confirme cette décision. Une formalité mais les autorités turques ont le dernier mot et cela prend un peu de temps, surtout si les relations avec le HCR sont dans une mauvaise phase. Un refus de valider cette décision signifie un ordre d’expulsion vers le pays d’origine. Après cette double acceptation, le HCR envoie le dossier au consulat d’un des « pays tiers » (Canada, Etats-Unis, Australie, Norvège…), pour qu’une procédure de demande de relocalisation dans ce pays soit entamée. Cela signifie de nouveaux entretiens, une nouvelle attente et pour la réponse, éventuellement un appel de la décision, un envoi du dossier à un autre consulat… des années d’attente dans un couloir procédural. Avec bien sûr le maintien des contraintes de résidence dans la ville-satellite et l’absence ou presque de droits. Si le/la réfugié-e est finalement accepté-e par un « pays tiers », il lui faut encore attendre une place dans les quotas [17], la délivrance d’un visa et d’un billet d’avion et que les autorités turques acceptent de le/la laisser partir. Et parfois même, que les inondations cessent… [18]

Outre la reconnaissance comme réfugié-e, le HCR peut prendre deux autres décisions. Le rejet de la demande, tout d’abord, qui, si tous les recours d’appel ont été épuisés, signifie la fermeture du dossier et l’obligation de retour dans le pays d’origine sous la forme d’un ordre d’expulsion provenant du ministère de l’Intérieur turc. « Un de mes amis s’est suicidé ici, c’était un musicien irakien talentueux. Sa demande d’asile avait été rejetée par le HCR. Il a donc reçu un ordre de reconduite à la frontière iraquienne. Or, de l’autre côté de la frontière, il aurait été arrêté directement et risquait fort d’être pendu. Il a donc préféré se pendre dans son atelier à Van. Sa famille aimerait retrouver son corps, je suis allé demander à la police, mais on ne m’a pas donné d’indication. L’Etat l’a enterré dans un cimetière quelque part ici. » Puis, pour beaucoup d’autres demandeur/se-s d’asile résidant à Van, des Afghan-e-s notamment, la réponse est « extended mandate », mandat prolongé. « Dans mon pays, j’adorais aller à l’école. J’apprenais des langues étrangères et je rêvais d’aller à l’université pour devenir médecin. Quand nous avons fui notre pays, j’ai dû tout arrêter. J’attends que nous soyons relocalisés dans un « pays tiers » pour me remettre à étudier, Inch’Allah. Dans ce pays on nous donnera des papiers, des droits, une assurance-maladie. Le HCR nous accordé le « extended mandate », alors j’espère que nous partirons bientôt. » « Extended mandate »… les demandeur-se-s d’asile sont souvent perdus dans l’imbroglio des termes techniques du droit d’asile et le « extended mandate » constitue à lui seul l’enfer du temporaire sans fin. Il signifie que le statut de réfugié-e n’a pas été accordé mais que la personne peut rester en Turquie (avec les mêmes contraintes de résidence et d’absence de droits que celles/ceux dont la procédure de demande d’asile n’est pas achevée) tant que la situation dans son pays d’origine ne s’est pas améliorée. Un drame technique subi par un grand nombre d’Afghan-e-s car ils/elles ne sont pas considéré-e-s avoir subi suffisamment de persécutions pour être un-e réfugié-e mais la situation en Afghanistan se détériorant toujours plus et n’étant sécurisée pour personne, ils/elles ne peuvent pas être renvoyé-e-s. Conscience humanitaire de la direction du HCR jusqu’au jour où elle décidera que la situation en Afghanistan est suffisamment pacifiée et stabilisée. A Van, des centaines d’Afghan-e-s pensent qu’ils/elles ont obtenu le statut de réfugié-e et peuvent espérer être un jour accepté-e-s par un « pays tiers », alors qu’ils/elles sont seulement contraint-e-s de rester ici jusqu’à ce que les guidelines du HCR décident qu’ils/elles doivent retourner en Afghanistan. Un sursis d’expulsion. Une chose est sûre, ils/elles ne seront jamais être relocalisé-e-s dans un autre pays [19]. Le temporaire permanent. Un refus catégorique peut enfoncer dans le désespoir mais pas maintenir dans un espoir impossible qui immobilise dans cet « entre deux ailleurs » Agier ibid.. Cette jeune femme est bloquée à Van pour toujours ou presque alors qu’elle reste accrochée à cet espoir d’étudier et de reprendre le contrôle de sa vie. Deux seules échappatoires possible à cet enfermement interminable dans la « ville-satellite » : le retour au pays, malgré tout, ou le départ vers l’ouest de la Turquie et l’Europe clandestinement, peu aisé pour les familles, et donc pour beaucoup d’Afghan-e-s de Van.

Prison à ciel ouvert : la « ville-satellite », un « espace de socialisation dans une exception ordinaire », une « hétérotopie ayant forme vivante [20] »

« Les réfugiés sont les premiers enfermés dehors » disait Foucault dans les années 1980 à propos des boat people cambodgiens ces réfugié-e-s vietnamien-ne-s entassé-e-s sur des bateaux à la dérive en plein océan Pacifique. Les réfugié-e-s de Van aussi sont des « enfermé-e-s dehors », avec toutes les difficultés que le fait d’être dans une cage à ciel ouvert avec des droits et des aides très restreintes englobe [21]. Il faut d’abord souligner qu’ils/elles sont loin d’être un groupe social homogène. Outre les différences culturelles, il y a de fortes disparités de milieu social d’origine, de réseaux de connaissance et de niveau d’éducation et cela se ressent dans leur vie à Van et dans leur procédure d’asile. Entre un réfugié politique iranien, diplômé d’une grande université iranienne, maîtrisant parfaitement l’anglais, ayant des contacts et des soutiens dans le monde entier et étant connecté à d’autres réfugié-e-s politiques par Internet, et une Afghane, mère seule avec six enfants, qui n’a jamais été à l’école, ne sait pas lire et écrire et a fui, sans rien, son village sous la violence et la destruction, les ressemblances sont minces. Le premier sera reconnu réfugié et relocalisé en quelques années, la seconde recevra probablement la sentence de « extended mandate ». Bien sûr, ce sont là les deux extrêmes de tout un continuum de personnes plus ou moins dotées en capital social et économique. Cela ne veut pas dire que la vie à Van du réfugié politique iranien est plus facile, notamment sur le plan psychologique. Souvent il a subi des tortures immondes dans les geôles du régime, et passe d’un milieu socioculturel riche, actif et libéré à Van, petite ville conservatrice. De plus, il est généralement difficile de trouver des ressources financières quand on a fui son pays et pour tou-te-s, les conditions de vie ici sont donc précaires.
En tant que « ville-satellite », prison des réfugié-e-s, Van constitue donc une hétérotopie, certes, mais une « hétérotopie ayant forme vivante, sociale », un « espace de socialisation dans une exception ordinaire » [22]. Les réfugié-e-s ont mis leurs projets de vie en pause le temps de la procédure d’asile, mais ils élaborent tout de même des combines, des stratégies de vie et de survie, font des choix, ont des marges de manœuvre, se créent des liens sociaux et sont visibles dans la société. Ils y naissent, se marient, meurent, se font des ami-e-s, se querellent, pratiquent leurs différentes religions avec plus ou moins de facilité, célèbrent leurs fêtes culturelles et religieuses, dépriment, vont à l’école, travaillent, font « face au temps en traînant sur Internet », etc.

Dans le choix de la localisation de l’habitat, en plus de la proximité de la police des étrangers et du HCR, il y a bien sûr un effet communautaire. Les nouveaux/nouvelles arrivant-e-s s’installent dans les quartiers où des compatriotes vivent comme l’explique M., de l’association humanitaire religieuse. « Il y a un grand esprit de solidarité communautaire chez les réfugié-e-s. Les Afghan-e-s s’entraident, les Iranien-ne-s s’entraident, heureusement. Quand de nouvelles personnes arrivent, elles ne restent pas à la rue, en particulier les familles. Les membres de leur communauté leur trouvent un toit pour quelques nuits et les aident à trouver un logement, généralement dans le même quartier. Ils leur donnent aussi des affaires, les aident à trouver du mobilier, à se procurer une carte SIM, etc. »
En effet, au détour d’une conversation avec un réfugié, je me rends compte qu’il s’est spécialisé dans la recherche de logement pour ses compagnon-ne-s de galère. « Soixante-dix pour cent des Iraniens ont un contact ici avant leur arrivée. Ils trouvent un logement soit par ce contact, soit par les associations, qui font appel à leur réseau de connaissances. Souvent, les associations me contactent car je suis une sorte d’agent immobilier informel pour les réfugiés. Je leur trouve un appartement (qui a en général été occupé auparavant par d’autres réfugié-e-s) et je leur donne les clés. En ce qui concerne le mobilier et les équipements ménagers, quand des réfugié-e-s sont reconnus et relocalisés dans un « pays tiers », ils/elles revendent leurs affaires avant de partir. Les gens laissent presque tout quand ils partent car les compagnies aériennes n’acceptent pas plus de 20 ou 30 kilos de bagages sans frais supplémentaires. »
Les réfugié-e-s les moins pauvres vivent dans des maisons en dur. Les autres dans des toprak evleri, des maisons en terre. « La plupart des familles vivent un peu à l’écart du centre, dans des coins plus sécurisés, où nombre de leurs voisin-e-s sont des compatriotes et loin de l’agitation commerçante (et masculine) du centre. Elles préfèrent vivre dans ces quartiers comme Iskele, Kale, Istasyon ou Selim Bey même si c’est pour vivre dans des maisons en terre, qui sont très froides, boueuses et inondées durant l’hiver » m’explique encore M. Mais tou-te-s ne vivent pas dans ces quartiers périphériques situés dans les alentours de la police des étrangers et du HCR. Certain-e-s vivent en plein centre, dans des conditions encore pires. A quelques encablures de Cumuhuriyet, sur une avenue perpendiculaire, Sihke caddesi, se trouve le fameux Afgan pasajı qui a si mauvaise réputation. M. est la première personne à m’en parler plus en détail. « L’Afgan pasajı est un ancien passage commercial qui a été transformé en une sorte d’hôtel pour les demandeur/se-s d’asile iranien-ne-s, afghan-e-s, iraquien-ne-s. A une époque, il y avait même des migrants indonésiens, malaisiens et pakistanais mais ils ont continué leur route clandestinement depuis. Les anciennes échoppes sont devenues des chambres insalubres et obscures, louées 150 TL le mois. Certaines sont occupées par huit hommes célibataires, d’autres par une mère seule avec ses enfants. Ce passage est un endroit malfamé et dangereux pour les femmes. Elles subissent la violence, notamment sexuelle, des hommes de leur communauté et des locaux. Elles pourraient trouver une maison avec d’autres familles et y vivre beaucoup plus en sécurité pour le même prix. Mais l’Afgan pasajı est en plein centre, elles ne doivent donc rien débourser pour les trajets, et c’est un quartier très passant, avec de nombreux commerces et habitations. Les voisin-e-s sont originaires de Van et, en voyant les conditions dans lesquelles elles vivent, leur donnent par charité des habits, de la nourriture, de l’aide… Mais ce n’est pas une vie que de vivre là-bas, harcelée et agressée quotidiennement. » D’autres préfèrent encore vivre seul-e-s après de multiples mauvaises expériences. « En trois ans ici, j’ai déménagé treize fois. J’ai vécu dans des chambres au centre-ville avec d’autres réfugiés, et cela s’est mal passé, nous étions beaucoup trop nombreux, tout le monde faisait à manger dans la chambre, cela devenait invivable. Maintenant je vis dans un truc tout pourri, une maison en terre [23], mais je suis seul et ce n’est pas cher. »

Dans ces conditions financières précaires, plusieurs techniques pour se chauffer et s’éclairer.
« Le chauffage central ? Non, on se chauffe au kömür bien sûr. »
« Chez moi il ne fait pas froid, pas de souci de ce côté-là. Je n’ai pas de poêle à charbon, j’utilise un petit chauffage électrique. Je le fais tourner tout le temps, ce n’est pas un problème car j’utilise l’électricité illégalement. »
Chez les réfugié-e-s, on se réchauffe soit au kömür, (charbon) [24] soit au kaçak elektrik, l’électricité illégale, comme beaucoup de familles défavorisées à Van. Kaçak elektrik, pas pour tou-te-s en fait : « Nous voulons être le plus en règle possible, pour n’avoir aucun problème avec les autorités locales. En ce qui concerne nos dépenses, la priorité va à l’électricité et Internet ». La survie psychologique de ces nouveaux venus dépend de leur accès à Internet. Ils ne sortent pas, connectés à leur réseau de connaissance et à tout ce que peut offrir la Toile. Un mois plus tard : « nous sommes passés au kaçak elektrik, c’était impossible de payer les factures. Mais pour Internet, nous n’avons pas le choix, sinon on nous le coupe immédiatement ». Les réfugié-e-s sont une catégorie de la population qui reste totalement exclue du système moderne et efficace du chauffage central au combustible et bien sûr du gaz naturel, qui a fait son apparition à Van il y a deux ans à peine mais qui se propage à grande vitesse. De grands immeubles chauffés au gaz naturel s’élèvent de toutes parts, sur les restes de maisons en terre. Les loyers augmentent, il faut signer des contrats de bail et montrer patte blanche (i.e. être marié-e, surtout, et avoir la nationalité ou un permis de résident en règle et des revenus un peu stables) pour habiter dans ces nouvelles résidences. La ville est en plein boom de modernisation architecturale, avec des chantiers à tous les coins de rue et des promoteurs immobiliers qui roulent sur l’or, au volant de grosses berlines noires aux vitres teintées…

maison en terre et immeuble en construction immeuble neuf face à maison en terre

Dimanche matin, petite sortie au hammam pour faire le vide dans ma tête. « Vous travaillez avec les réfugié-e-s ? Je connais une femme iranienne, pourriez-vous l’aider ? » me demande la gérante du hammam. La majeure partie des habitant-e-s ayant la nationalité turque est au fait de la présence des réfugié-e-s dans la ville et se montre parfois solidaire. Du côté des médias, certains journaux locaux publient des articles qui racontent les persécutions que les demandeur/se-s d’asile ont subies par le passé, leurs conditions d’existence à Van et essaient ainsi de changer le regard négatif de la société. Certain-e-s réfugié-e-s sont aussi réellement intégré-e-s dans la vie culturelle et sociale de la ville. Des interprètes, des professeurs d’anglais et de persan, un entraîneur de sport, deux jeunes DJs, un illusionniste qui a eu son article dans les journaux locaux [25], etc. Deux des grands ronds-points de la ville, celui avec le fameux chat de Van et celui de Cumuhuriyet-Iskele, ont été réalisés par des réfugiés.
Bureau d’une association de soutien aux réfugié-e-s. Une femme de milieu très populaire entre avec une jeune réfugiée afghane et ses deux enfants. « Je suis venue car j’ai entendu que vous vous occupiez des réfugié-e-s. Cette femme est ma voisine. Avec ses enfants, ils vivent dans le dénuement le plus total et ils ont très froid. Je leur donne des habits, je les nourris tous les jours. Ce sont des musulmans comme nous, c’est scandaleux que la société les laisse vivre comme cela. Cette jeune femme ne parle ni turc ni kurde, elle n’a aucune ressources, alors je suis venue vous parler de sa situation. Je ne sais ni lire ni écrire, je ne suis personne, je suis juste la voisine, mais leur situation est insoutenable. »
Retour vers M. de l’association humanitaire religieuse. « Après Bayram, les voisins donnent des affaires, des meubles, des vêtements à leurs voisin-e-s pauvres, dont des réfugié-e-s [26]. Pour les hommes réfugiés c’est plus facile de s’intégrer car ils vont à la mosquée [27]. Là-bas, ils rencontrent des Kurdes ou des Turcs qui leur donnent des affaires, leur apporte un soutien matériel, leur trouve du travail. Je n’ai jamais entendu parler d’un quelconque problème du fait que les Iraniens soit des Chiites, ils vont dans les mêmes mosquées que les gens d’ici, qui sont Sunnites. C’est un vrai désavantage pour les femmes. Elles n’ont pas accès à des activités sociales, souvent payantes (cinéma, théâtre) et ne peuvent pas vraiment aller s’asseoir dans des lieux publics [28]. C’est pour cela que je vais souvent chez elles pour discuter et créer un semblant d’activité sociale et de soutien psychologique. Le Ramadan, en revanche, est une véritable opportunité pour les femmes réfugiées de rencontrer des gens d’ici et de s’amuser gratuitement. La municipalité met en place des tentes où tous les soirs, après la rupture du jeûne, un repas gratuit est servi à tous. Des groupes de musique et des troupes de théâtre s’occupent de l’animation. L’ambiance est très bonne enfant, les femmes se sentent en sécurité. Pour Newrooz [29] c’est différent car nous ne le célébrons pas autant qu’en Iran ou en Afghanistan et le concert de Newrooz est peuplé d’une foule compacte majoritairement masculine. Les réfugié-e-s le célèbrent surtout en famille et entre ami-e-s. »

le rond-point Iskele-Cumhuriyet

Tout-e-s les réfugié-e-s témoignent de traitements dégradants subis par certains policiers. Leur inhumanité fait l’unanimité. « Un jour, je suis allé à la police des étrangers avec un ami Afghan. Le policier de l’entrée l’a reniflé puis lui a dit « toi t’es Afghan, n’est-ce-pas ? Les Afghans ça pue, c’est sale. » J’ai eu une grosse crise de colère, mais j’ai dû me contrôler pour pas que l’on ait de problèmes. Ils nous traitent comme des chiens, et vu comment ils traitent les chiens ici… Une autre fois, je suis venu demander pour mon Ikamet et devant leurs refus, je leur ai demandé « qu’est-ce-que je peux faire ? » le flic m’a répondu : « la seule chose que tu peux faire, c’est t’accrocher à une grosse pierre et aller te jeter au fond du lac de Van ». J’ai dit « d’accord » et je suis parti dans la rue, en direction du lac. Le flic m’a couru après pour me stopper. »
Je suis à la table d’un café avec un autre jeune réfugié. Un homme assis un peu plus loin nous observe avec insistance pendant tout le long de l’entretien. « Les gens d’ici, quand ils ne nous prennent pas pour des touristes aisé-e-s, pensent que nous sommes des prostituées ou des alcooliques, et que nous déstabilisons l’équilibre de la société locale. Ils disent aussi que nous leur piquons leurs boulots, mais ils ne nous paient pas. D’autres pensent que nous recevons de l’argent du HCR et par conséquent augmentent les loyers et refusent de nous payer des salaires. J’ai travaillé pendant des mois dans un magasin, je devais recevoir 1500TL, mais je n’ai pas été payé. Porter plainte n’aboutit à rien et les employeurs le savent très bien. De plus, les gens nous disent des insultes racistes et des choses cruelles tout le temps. En Grèce, des Iranien-ne-s se sont cousus la bouche pour protester contre le système d’asile en Grèce [30], leur situation est difficile, la police les traite mal mais les anarchistes les soutiennent quotidiennement. Ils/elles sont considéré-e-s comme faisant partie du peuple. Ici je n’ai vécu qu’une sorte de guerre quotidienne, que des choses âpres, de la part de la police et du peuple. »
Rencontre avec une famille nombreuse extrêmement pauvre ; les deux parents ont des maladies graves. «  Nous ne pouvions pas payer le loyer. Nous avons à peine de quoi acheter du pain et du thé, notre régime quotidien. Le propriétaire est venu avec un long bâton pour nous chasser. Heureusement, un voisin, un petit épicier, est arrivé et a payé notre loyer. » Les réfugié-e-s ne sont pas enfermé-e-s entre quatre murs qui les rendent invisibles mais en l’absence de droits, de liberté de mouvement et de pouvoir, la rue et la société peuvent être très dures. Discrimination, exploitation, racisme et harcèlement sont des réalités quotidiennes.
Dans un autre café, une amie réfugiée tout juste majeure. « J’ai une énorme pression sur les épaules. Nous sommes une famille de neuf personnes, dont quatre malades, je suis la seule qui travaille. Je dois faire des ménages pour nourrir ma famille et cela m’est déjà arrivé plusieurs fois que le patron essaie de me frapper et de me violer. La plupart des femmes d’ici doivent se marier et rester à la maison. Elles sont la possession de leur père ou de leur mari, ils peuvent les taper autant qu’ils veulent. Par conséquent, être une fille étrangère c’est l’horreur, surtout si tu es un peu jolie. Je prends soin de moi, je me maquille, je m’habille bien alors ils se disent que je vends mon corps. Or en fait je me tue à la tâche [ménagère] et je dois batailler pour obtenir ma maigre paye. Les hommes peuvent se comporter en şerefsiz [31] avec moi et se permettre autant de familiarités qu’ils le souhaitent. Je filtre toujours mes appels, ils insistent tellement. Jamais ils ne se permettront cela avec une fille d’ici… elle a toujours un père ou un frère dans le coin, ils le savent très bien. Un jour, je me suis blessée en essayant d’échapper à un homme. Je suis allée porter plainte à la police. Les policiers se sont contentés de me dire « tu n’as qu’à pas être aussi jolie, c’est normal que tu aies des problèmes. » Ici les policiers sont horribles, toujours à te mater, à te dire des petites phrases pas correctes. C’est comme ce serveur, pourquoi il nous fait des sourires débiles et plein de gentillesses ? Tous les hommes ici… dès qu’il y en a un qui veut t’aider, en fait il cherche juste à coucher avec toi. Jamais je ne me marierai. Les associations devraient faire des conférences sur la situation des femmes réfugiées et expliquer à la population locale que nous ne sommes pas des prostituées. Je ne fais confiance à personne ici, ni même aux femmes ou aux réfugié-e-s. J’ai une carapace épaisse, une armure. Je me contente d’être polie, je ne donne rien de plus. » Elle a toujours le sourire, la détermination dans le regard, même quand elle vient me parler d’une nouvelle histoire glauque qui lui est arrivée. Elle conclut. « Les Nations-Unies ne font rien du tout. Tu vas dénoncer un problème comme une tentative de viol ou un refus de paiement, ils/elles se contentent d’écrire une lettre et tu n’en entends plus jamais parler. Cela ne sert à rien. Est-ce que c’est politique ça l’ONU ? Toi qui as étudié la science politique, qui est politique, le HCR ou moi ? Le politique ce n’est pas le HCR, c’est moi. »
Prendre une petite rue transversale. Quelques instants plus tard, Sanat sokak, la rue piétonne de Van, avec ses étages de cafés, restaurants döner, magasins de fringues et la plus grande librairie de la ville. Nous sommes dans un des cafés à la mode : jeux de tavla [32] et okey [33], narguilé, thé, fumée de cigarette ; l’après-midi, il ne désemplit pas. Ce demandeur d’asile, jeune artiste au look punk, est un habitué des lieux, preuve de l’intégration à la ville de certain-e-s réfugié-e-s. Il habite dans le centre, fréquente les cafés et est DJ le weekend avec un autre réfugié dans l’une des rares boîtes de nuit de la ville. « Deux thés s’il vous plaît. » « yerli ou kaçak ? ». Lorsqu’on commande un thé, on se doit de préciser. Yerli cela veut dire, local, kaçak, illégal. Le kaçak çay, c’est le thé illégal… un truc d’ici. A Istanbul je n’en n’avais jamais entendu parler mais ici tous les jours, chez les gens et dans les cafés, on vous pose la question. Le yerli çay, le thé turc, vient de la Mer Noire, le kaçak çay vient de Ceylan, et arrive en Turquie en passant les frontières iranienne ou iraquienne à travers les montagnes, illégalement. Le kaçak, l’ « illégal » est un élément banal de la vie de tous les jours dans la région de Van. Arrivées quotidiennes en kaçak, par les montagnes de l’Iran à la Turquie, d’êtres humains, mais aussi de toutes sortes de marchandises : essence, cigarettes, drogues, thé [34].
« Dans cette rue, la rue de « l’art » [35], j’essayais cet été de vendre des bijoux de ma fabrication mais les gens m’insultaient, me traitaient de şeytan (Satan) et voulaient me tabasser. Ils ont même cherché à trancher la gorge de mon chien, ma seule famille, car c’est « haram » [36]. Ici la police est horrible, comme partout, mais la société aussi. Tout le monde me regarde de travers parce que j’ai un look différent, des piercings, genre punk. Même le médecin à l’hôpital l’autre jour m’a méprisé. Je suis différent des autres réfugiés tu comprends. Après avoir grandi dans des camps de réfugiés dans plusieurs pays de la région avec ma famille, j’ai passé mon adolescence tout seul à Istanbul, vécu de grosses galères, la rue, les petits boulots, la violence policière quand je faisais de la musique dans la rue ou quand j’y dormais. Mais j’ai aussi connu la liberté et la diversité, la métropole cosmopolite. Les Afghans par exemple, ils arrivent ici directement de chez eux, les conditions ici sont tout de même meilleures et ils n’ont pas vu Istanbul. » Quand il a finalement déposé une demande d’asile au HCR, le ministère de l’Intérieur turc lui a attribué Van comme « ville-satellite ». Depuis quelques années il est donc contraint d’y résider. « Ici, il n’y a pas d’artistes de rue, les gens ne comprennent pas l’art, en tout cas pas mon type d’art. A Istanbul, tu es tout le temps dans les concerts, avec tes amis, tout le temps dehors à faire des activités sociales. Au contraire, les gens d’ici vivent très mal, sans liberté, sans opportunité de vivre différemment. Le contrôle social par la famille et la société est extrême. La société est très conservatrice et tiraillée par les images de modernité et de liberté dont la télé et Internet l’abreuve. Ce sont mes frères ici, et leur vie n’est pas facile. Mais du coup ils me traitent très mal. Ils pensent que je viens de l’Occident, que je suis une sorte de touriste satanique à cause de mon look. Alors, j’en ai eu ras-le-bol, j’ai décidé d’arrêter de sortir de chez moi, cela me défonçait trop le moral. »

« Je prends des antidépresseurs, des drogues et je tourne en rond dans mon ‘evishane’ [37], ma maison-prison »

A l’épreuve de la déshumanisation par le technicisme de la procédure d’asile, de l’enfermement dans une attente temporaire à durée indéterminée et inconnue, des galères matérielles, du racisme et de l’exploitation, la vie devient une difficile survie, une plongée dans le gouffre de la dépression psychologique, et s’enferme finalement dans une cage encore plus confinée : le repli sur soi, sur son logement, et l’attente des décisions administratives en étant ainsi le moins possible confronté-e aux réalités susmentionnées.
« Nous les réfugié-e-s, nous avons fui pour avoir une vie meilleure. Mais ici notre état psychologique se détériore » m’explique un jeune homme. « Nous sommes traité-e-s comme des sous-êtres par le HCR, la police et la société. Alors nombreux/ses sont ceux/celles qui tombent malades, font des crises cardiaques, prennent des antidépresseurs, des drogues et deviennent alcooliques. Beaucoup de réfugié-e-s activistes politiques, athéistes, fans de poésie et de musique dépriment énormément ici. Quant à moi j’ai une vingtaine d’année, je suis arrivé ici adolescent et je n’ai pas pu aller à l’école car je ne parlais pas turc et j’étais trop grand pour aller à l’école primaire. Mes ami-e-s et moi, nous sommes jeunes mais nous ne faisons rien du tout, nous restons à la maison. Nous avons une vie de dessin animé, une vie absurde qui tourne en rond. Chaque journée se ressemble par son vide. Nous savons exactement comment sera notre vie dans un mois, dans six mois. Nous n’avons pas le droit de travailler ou d’aller à l’université. Nous ne pouvons faire aucuns projets, seulement des rêves insensés de quand notre vie recommencera enfin, dans un « pays tiers ». Sauf que moi par exemple, comme pour beaucoup d’autres, mon dossier est fermé, alors je ne partirai sûrement jamais. Mais nous sommes toujours dans cette attente vide. Si je n’avais pas ma famille ici, cela fait longtemps que je serai parti en clandestin. »
Dans le bureau d’une association, un Afghan désespéré. Grande discussion en persan entre les autres réfugié-e-s présent-e-s, un interprète, et cet homme qui se dit prêt à lâcher prise. Deux jeunes iraniennes, elles parlent beaucoup, à la fois fermement et avec le sourire, pour donner un coup d’énergie positive et de motivation à cet homme. La vieille femme afghane assise dans un coin est prise à parti par les jeunes femmes pour qu’elle cautionne les conseils prodigués. « Lost in translation », quand soudain l’une des jeunes femmes, en passant au turc, m’intègre au débat et me demande mon avis : « la vie est difficile pour tou-te-s partout, tout le monde a des problèmes, n’est-ce-pas ? » L’homme finit par acquiescer furtivement, promettant sans doute de tenir le coup, et repart, la tristesse et le stress au visage. Un visage qui porte les traumatismes du passé, les galères du quotidien et l’avenir qui se fait trop attendre.

Retour vers mon ami l’artiste punk. « Je ne sors presque plus de chez moi, j’ai eu trop d’ennuis. L’aspect positif, c’est que je joue de la musique et que je peins beaucoup plus. Van est une prison et les personnes emprisonnées pensent et créent plus, car elles ont beaucoup de temps libre et sont confinées dans un espace extrêmement restreint. Van est une vraie prison, ma maison aussi. C’est une « evishane », une maison-prison. Mais en fait, la vraie prison c’est mieux. Au moins là-bas on te donne à manger, tu as un lit, un toit, tout cela gratuitement et tu ne dois pas payer de factures d’eau ou d’électricité » m’avoue-t-il, lui qui a aussi été emprisonné entre les quatre murs d’un centre de rétention à plusieurs reprises.
« Les politiques publiques s’inscrivent aussi dans la peau. On voit nos circulaires, nos règlements d’administration publique, nos méthodologies de travail social dans vos cernes, dans vos plis, dans vos bouches qui n’ont plus de dents ou de mots » écrit Jane Sautière, éducatrice pénitentiaire, à propos du système d’assistance sociale de réinsertion des anciens prisonniers en France [38]. Le système techno-politique déshumanisant du HCR, des autorités policières et sociales et des ambassades des « pays tiers » gravés dans les cernes. Les plis tristes et immobiles de certaines femmes Afghanes sans âge. Les grévistes de la faim et les campeur/se-s devant le HCR que l’on laisse s’épuiser d’eux/elles-mêmes. Les lourds cernes de cet ami [« l’ artiste punk »] qui a bien plus mauvaise mine que l’an dernier. Sa dépression qui jaillit, me saisit à la gorge, me mord au visage frontalement. Quand je fais des entretiens avec des réfugié-e-s, parler en turc, une langue étrangère pour mon interlocuteur/trice et moi-même, m’empêche de traduire instantanément dans ma langue maternelle et ce décalage linguistique et temporel protège, tel un léger paravent, ma pudeur émotionnelle. Je peux sur le moment m’abriter derrière la possibilité que mon interlocuteur/trice et moi-même manquions de vocabulaire, lui/elle pour exprimer ses états d’âme adéquatement et moi pour les comprendre. Le sens perd de sa force sur le chemin de la traduction. Mais là, impossible, les mots, les yeux, les cernes, la profonde dépression dissimulée sous les intonations enjouées et blagueuses de sa voix. Impossible d’éviter de lui montrer que sa détresse ne m’a pas atteinte telle quelle, qu’elle n’a pas foncé au-dessus de ces deux petits verres à thé sans rien égarer en route. « Je suis complètement déprimé. Je prends des antidépresseurs et des drogues. Le médicament que je prends en ce moment est extrêmement mauvais pour ma santé. C’est un truc illégal, je n’ai pas d’ordonnance pour cela. Le médicament que me prescrivait le médecin était trop faible, alors je suis passé à celui-ci et j’ai recommencé plusieurs drogues fortes. Je ne fais rien du tout. Je prends mes médicaments et je dors. » Pourtant, il vient de me dire « Je peins beaucoup plus et je fais de la musique », son mal-être corrosif ronge son estime de soi. Puis il se reprend : « En fait, je ne dors pas, je ne fais que réfléchir. Je fais des crises de nerf. »
D’autres fois, c’est une voix au bout du rouleau au téléphone, terriblement différente de celle des coups de fil habituels, sa voix qui n’en peux plus, qui n’en veux plus. « J’ai arrêté ce médicament très puissant alors je ne dors plus depuis quatre jours. Je vais très mal, je suis en train de faire une crise. Je ne sens plus du tout ma peau. Je veux pleurer mais rien ne sors, impossible. Je ne dors pas et je tourne en rond chez moi, dans mon "evishane", ma maison-prison. Je ne peins même plus. »
La tyrannie du temporaire qui s’éternise. La tyrannie de la gestion administrative des personnes sans prise en compte du facteur humain. L’enfermement à durée indéterminée figé dans les cernes et les plis du visage. Excédés par cet espoir impossible, certain-e-s décident de rentrer en Afghanistan, en Iran ou en Irak, ou de partir en kaçak, illégalement, vers l’Europe. Mais la majorité reste dans cette cage qu’est la « ville-satellite » et qui se réduit en fait souvent à leur habitation, et à eux/elles-mêmes parfois. Beaucoup d’entre eux/elles choisissent aussi le suicide. « Je serai plus heureux dans la mort que dans cette situation. »

En route pour l’ « Europe des camps [39] » : une gestion biopolitique des corps réfugiés pour « européaniser » la politique d’asile turque

Retour sur Sanat sokak. Un café au deuxième étage, Internet wireless. Je lis deux projets « Twinning » qui ont été établis entre la Turquie et certains Etats-membres de l’Union européenne [40]. Ils visent globalement à réformer le système d’asile en Turquie et à doter celle-ci de dispositifs de contrôle et de gestion des flux de migrant-e-s alignés sur l’ « acquis communautaire ». La ville Van est particulièrement concernée car ces projets vont la gratifier à l’horizon 2013 de deux centres complémentaires, l’un d’accueil, l’autre d’expulsion. D’accueil pour les personnes qui souhaitent entamer une procédure de demande d’asile. D’expulsion vers l’Iran pour celles et ceux dont la demande d’asile a été rejetée ou pour tou-te étrange-re en situation irrégulière et passé-e par l’Iran, interpellé-e à Van, mais aussi dans le reste de la Turquie ou encore expulsé-e de Grèce, et quand un accord de réadmission sera signé avec l’Union européenne, des autres pays membres.
Petite balade entre les lignes de l’un de ces deux projets, celui sur l’ « établissement d’un système (centres) d’accueil, de triage et d’hébergement des demandeur/se-s d’asile et réfugié-e-s [41] », pour un défrichage partiel de ce processus de « modernisation » et d’ « européanisation ». Ce type de centre sera une nouveauté en Turquie. En effet, son système d’asile est en train de passer de l’« out-camp », le système de ville-satellite, à l’« in-camp », l’encampement à l’européenne ou l’obligation pour les demandeur/se-s d’asile de vivre dans un centre géré par les autorités. Le centre de Van, dont la construction commencera au printemps 2011, devrait être opérationnel en 2013. Les réfugié-e-s vivent difficilement dans l’« out-camp » que constitue Van mais ne sont pas invisibles. L’« in-camp » représente l’étape ultérieure d’un processus d’enfermement dans un espace de plus en plus confiné, de mise à l’écart et d’invisibilisation plus conséquentes et de contrôle plus systématique, organisé et efficace de ces corps réfugié-e-s. Un processus importé de l’Union européenne dans le cadre des négociations d’adhésion.
Les grands objectifs du projet sont mis en exergue d’entrée de jeu : « mise en œuvre des droits de l’homme des réfugié-e-s en conformité avec les « best practice » européennes et les standards internationaux » et « renforcer la capacité institutionnelle » en mettant en place « un système d’asile moderne et bien structuré, incluant un réseau de centres d’accueil géré par un personnel spécialisé ». « Droits de l’homme », « best practice européennes », « standards internationaux », « capacité institutionnelle », « moderne et bien structuré », « personnel spécialisé » ; tous ces progrès techniques et cette bonne conscience idéologique écrits noir sur blanc, on est rassuré. Mais les véritables objectifs de contrôle et de répression qui bouillonnent sous la surface, prêts à jaillir pour prendre le pouvoir sur les lignes, ne peuvent bientôt plus être bridés par les puissants droits de l’homme. A la lecture de l’autre Twinning, celui sur l’ « établissement de centres d’expulsion pour les migrants illégaux [42] » pour « héberger durant la procédure de réadmission dans leurs pays d’origine » ces étranger-e-s qui ont commis le crime d’avoir circulé à travers les frontières sans papiers réglementaires, on remarque que le vocabulaire est exactement le même dans certaines parties des deux textes : l’objectif est de « gérer efficacement les flux d’asile et de migration ». Ce Twinning sur les centres d’expulsion n’est autre que le pendant répressif assumé de celui qui nous intéresse ici sur les centres d’accueil. Ces deux projets sont en fait deux éléments d’une même politique de gestion de la circulation des migrant-e-s. Malgré l’insistance sur le respect des droits de l’homme, le document sur les centres d’accueil nous parle de « contrôle de l’immigration illégale », de « créer les circonstances du retour », de « mise en œuvre plus effective des accords de réadmission » et de « lien avec l’Internal Border Management ». Pour un centre d’accueil et d’hébergement des réfugié-e-s, la porte de l’expulsion est bien en ligne de mire… La Turquie est en pleine intégration à l’ « Europe des camps », un système composé de centres « ouverts », de centres de rétention fermés, d’accords de réadmission Pour des informations sur les accords de réadmissions [43], de directives (Dublin II…) et d’un fichier informatisé d’empreintes digitales (EURODAC [44]), qui s’étend sur l’Europe, les pays voisins et les pays d’origine et qui permet de tout contrôler et gérer, depuis l’entrée des étranger-e-s jusqu’à leur expulsion.

Mais continuons notre virée chez les mots de l’Europe démocratique, techno-politique et moderne. En avançant dans le texte, parsemé d’« acquis communautaire et best practice », « droits de l’homme » et « gestion efficace » à tous les coins de phrase, on trouve plusieurs prétextes humanitaires pour justifier ce camp. Par exemple, l’urgence de procurer un hébergement, du soin et de l’« entretien » ( !) à ces milliers de réfugié-e-s présents sur le territoire turc. Comme l’explique à raison le document, les réfugié-e-s doivent aujourd’hui « subvenir eux/elles-mêmes leurs besoins en logement ». Mais la solution à ce problème socio-économique majeur qu’il nous soumet est biopolitique [45] : l’obligation de résidence dans un centre pendant toute la durée de la procédure d’asile et donc le contrôle total des corps et des esprits. Et là, c’est trop, le vocabulaire me reste en travers de la gorge : « l’établissement de centres d’accueil est une nécessité à la fois pour les demandeur/se-s d’asile et la Turquie » afin, entre autres, d’« enseigner aux demandeur/se-s d’asile les responsabilités de leur vie [46] » !
Mais ce n’est pas tout. Un centre soi-disant « ouvert », accessible aux médecins, au HCR et aux ONG, où les enfants seront « encouragés à se rendre à l’école », les adultes à trouver un emploi et à « s’intégrer en Turquie ». Un centre qui permettra « la liberté de mouvement ». Attendez, je crois rêver… D’après des sources locales très fiables, le centre d’accueil de Van sera situé dans « un lieu isolé, sur la route de Gürpınar » ou « à trente kilomètres de Van, au milieu des montagnes, sans village à proximité, en direction de Gürpınar ». Alors pour le mouvement libre et l’accès facile, on aura vu mieux. J’imagine mal une ligne de métro vu la richesse économique et le profil géographique de la région, mais facilement la dépendance vis-à-vis de transports en commun rares et organisés par les gestionnaires du camp. « Open regime allowing free movement », tout est relatif. Quant aux règles du centre, elles ne sont pas encore établies mais seront probablement restrictives [47] (compagnon-ne-s de chambrée et repas imposés, couvre-feu, signature quotidienne obligatoire au camp, contrôle des visites…). Comme l’écrit Agier à propos de l’organisation des camps pour « indésirables », c’est un « consensus à la fois compassionnel et technique qui donne du sens à l’existence du camp pour ses promoteurs et ses gestionnaires. Par « technique », j’entends la quotidienneté biopolitique de la vie des camps, dominée par l’organisation des triages (screening), la répartition spatiale et catégorielle des résidents, la division du travail entre les organisations non gouvernementales en place. » [48]. A l’instar de la « ville-satellite », le centre d’accueil est un lieu hétérotopique. Un lieu dans lequel l’entrée est obligatoire pour cette catégorie déviante, les demandeur/se-s d’asile. Un lieu dont la gestion est biopolitique : la vie quotidienne et les choix personnels sont contrôlés et gérés par les autorités du camp. Des corps fichés, emprisonnés, déshumanisés et mis à l’écart. De plus, comme toute hétérotopie, le centre d’accueil a une fonction bien précise. Dans ce cas, il s’agit de mettre en place une gestion et une organisation parfaite de la vie de ces réfugié-e-s, par rapport aux flottements, incertitudes et désordres de l’enfermement dans la « ville-satellite ».

« La situation des demandeurs d’asile et les droits de l’homme ne peuvent pas tolérer de longs délais et le manque de rigueur », le document ne cesse de justifier la construction de ces centres par le prétexte bidon des droits de l’homme. Oui, ils rendront la procédure d’asile plus rapide et efficace. Je reste dubitative devant tant d’honnêteté intellectuelle. Au contraire, le transfert de responsabilités et de compétences du HCR au ministère de l’Intérieur, comme le prévoit le projet, risque d’allonger encore le grand retard pris par le HCR dans le rendu des décisions. De plus, les quotas et délais d’attente des ambassades des « pays tiers » ne sont pas du tout pris en considération. En quoi le placement forcé en centre d’accueil accéléra-t-il la relocalisation des réfugié-e-s reconnu-e-s ? L’organisation de l’accueil de réfugié-e-s aux Etats-Unis ou au Canada ne va pas aller plus vite.
Et puis, pour rigoler un peu, une ou deux phrases anecdotiques mais tellement emblématiques de la bonne conscience de l’Europe « moderne », reléguées à la suite des détails chiffrés du financement : le projet veillera à assurer la « parité homme-femme » et la « non-discrimination religieuse et raciale » dans le recrutement pour le projet et la rémunération. Et surtout, le clou du spectacle, « ce projet ne sera pas nuisible à l’environnement ». Du béton pour héberger 750 personnes, le HCR, des agent-e-s de sécurité, des Jeep et des caméras de surveillance au milieu des magnifiques montagnes kurdes, on se fout de notre g….. !

Egarement wireless dans un café de Sanat sokak. « Libertas Securitas Justitia », Frontex, l’agence technique qui est « intelligence-driven » [49]. RABIT, caméras thermiques, centres de rétentions, mur, blogs. Rassurer Erdoğan, c’est un mur contre les « clandestin-e-s ». Bouches cousues, bouches en grève. Flammes contre Robocops. « Sınırsız, Ulussuz, Sürgünsüz Özgür Bir Dünya [50] ». Liberté de circulation. La « démocratie » européenne en guerre poursuit sa chasse aux migrant-e-s. Dérive dans un rouleau abyssal d’informations. Déconnecter.


Notes

[1] témoignages de réfugié-e-s afghan-e-s, iranien-ne-s et irakien-ne-s dont la ville-satellite est Van. Ils/elles sont tou-te-s en danger, du fait de la frontière proche et des menaces des services secrets ou connaissances dans les pays voisins et de plus leur statut ne leur donne pas de droits ni de libertés en Turquie. Aussi je n’ai noté aucun nom, âge, ville d’origine ou signe très reconnaissable.

[2] crème obtenue à partir de yaourt

[3] petit-déjeuner de Van

[4] La langue turque ne fait pas de distinction entre le féminin et le masculin, il n’est donc pas possible de savoir lors d’un entretien quel genre la personne souhaite utiliser.

[5] Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations-Unies

[6] Les ruines de Tushpa, capitale du royaume Urartu, datant du Xe siècle avant JC, et situées sur une colline escarpée au bord du lac.

[7] Quand le HCR leur accorde ce statut, ils/elles doivent candidater pour l’asile dans un « pays tiers », généralement les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, la Norvège, la Suisse, etc.

[8] Michel Agier, « Couloirs d’exil. Un paysage global de camps. » Métropolitiques, 1er décembre 2010. URL : http://www.metropolitiques.eu/Coulo...

[9] Non seulement au HCR mais aussi dans certaines associations

[10] L’ONG Helsinki Citizens’ Assembly, basée à Istanbul, a depuis quelques années accès aux raisons détaillées du rejet des cas pour lesquelles elle en fait la demande auprès du HCR, afin de pouvoir ensuite aider les demandeur/se-s d’asile à faire appel. Les demandeur/se-s d’asile ni aucune autre ONG indépendante du HCR ne peut avoir accès à ces détails.

[11] Michel Agier, ibid.

[12] selon la terminologie de Migreurop : http://www.migreurop.org/

[13] Michel Foucault "Dits et écrits 1984, Des espaces autres" (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49. http://1libertaire.free.fr/Foucault.... « Il y a également, et ceci probablement dans toute culture, dans toute civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. Ces lieux, parce qu’ils sont absolument autres que tous les emplacements qu’ils reflètent et dont ils parlent, je les appellerai, par opposition aux utopies, les hétérotopies »

[14] Sur le concept de frontière interne en Turquie, lire Nurcan Özgür Baklacioğlu, « Building ‘Fortress Turkey’ : Europeanization of Asylum Policy in Turkey, The Romanian Journal of European Studies, 7-8, 2009.

[15] sur les problèmes de harcèlement causés par ce jour fixe de signature, voir mon article Réfugiées, harcelées, encagées.

[16] Les permissions de quitter la ville, de quinze jours maximum renouvelables, ne sont en théorie, et bien souvent en pratique, accordées que dans les cas où un traitement médical indispensable n’est pas possible dans la ville-satellite, faute de structures médicales adéquates, et pour se rendre à un entretien au HCR d’Ankara ou dans un consulat.

[17] Les quotas de réfugié-e-s pour le Canada sont par exemple apparemment complets pour les deux prochaines années

[18] En effet, l’Australie a bloqué les arrivées des réfugié-e-s reconnu-e-s et accepté-e-s par le pays depuis les grosses inondations de 2010 par manque de moyens financiers pour l’accueil des réfugié-e-s. En conséquence, à Van certain-e-s n’attendent plus que leur billet d’avion depuis huit mois…

[19] sauf pour les rares personnes qui ont le soutien financier et matériel d’une famille dans un pays tiers qui insiste et fait toutes les formalités pour les faire venir

[20] Michel Agier, ibid.

[21] Pour avoir accès aux soins, à la scolarisation, à un permis de travail, etc., il faut demander un numéro de résident étranger, que l’on ne peut obtenir que si l’on a un Ikamet, le permis de résident et que l’on a fait une demande de ce numéro à la police. Toute cette bureaucratie prend énormément de temps.

[22] Michel Agier ibid.

[23] il dit d’abord en boue, (çamur en turc), et je lui demande « en terre » (toprak), il répond « ah oui c’est cela »

[24] les associations procurent des lettres de requête au service de l’aide sociale pour les réfugié-e-s qui n’ont pas les moyens d’acheter du charbon

[25] http://www.sehrivanhaber.com/haber_yorumla.php?haber_no=4094&kat=3

[26] Bayram signifie vacances en turc. Les deux « bayrams » les plus importants sont la fin du Ramadan et la fête du sacrifice quelques mois plus tard. Après le Ramadan, notamment, il est de coutume de porter des habits neufs et d’acheter de nouvelles affaires.

[27] Généralement les femmes musulmanes vont peu à la mosquée, elles prient chez elles.

[28] voir mon article précédent Un salon de coiffure pour démêler ses galères collectivement

[29] Le nouvel an persan et kurde, qui a lieu le 21 mars.

[30] http://observers.france24.com/fr/content/20101026-iraniens-refugies-athenes-cousent-bouche-obtenir-l%E2%80%99asile

[31] Insulte très courante qui signifie « sans honneur ».

[32] backgammon

[33] http://fr.wikipedia.org/wiki/Okey

[34] Au sujet des passeurs, trafiquants et autres intermédiaires locaux à la frontière Iran-Turquie, lire Ahmet Içduygu et Sule Taktaş, « How Do Smuggling and Trafficking Operate via Irregular Border Crossings in the Middle East ? Evidence from Fieldwork in Turkey » International Migration 2002.

[35] « sanat » signifie « art » en turc

[36] traditionnellement considéré comme impur donc défendu par la religion musulmane

[37] Jeu de mot que le jeune artiste punk forme à partir des mots maison « ev » en turc et prison « hapishane ». « Hane » signifie « maison, habitation », mais ici l’ajout du « is » et du « hane » à « ev » rappelle clairement le mot « hapishane », qui signifie maison du prisonnier, prison .

[38] Jane Sautière, Fragmentation d’un lieu commun, Verticales/Le Seuil 2003

[39] selon la terminologie de Migreurop http://www.migreurop.org/IMG/pdf/L_Europe_des_camps-2009-FR.pdf

[40] Les « Twinning » sont des projets d’assistance technique pour « moderniser les institutions » des pays candidats à l’UE. Ces projets fonctionnent par le biais de la coopération entre Etats-membres et Etats bénéficiaires : http://ec.europa.eu/enlargement/how-does-it-work/technical-assistance/twinning_en.htm.

[41] http://ec.europa.eu/enlargement/pdf/turkey/ipa/tr_07_02_17_reception_centres_en.pdf

[42] http://ec.europa.eu/enlargement/pdf/turkey/ipa/tr_07_02_16_removal_centres_en.pdf

[43] http://www.migreurop.org/rubrique271.html

[44] http://www.edps.europa.eu/EDPSWEB/edps/Supervision/Eurodac

[45] Selon Michel Foucault dans « Naissance de la biopolitique », Dits et écrits, Gallimard, vol III (1994), la biopolitique est un « processus dans lequel les caractéristiques de la vie sont investies par des dispositifs et des calculs de pouvoir ». La biopolitique est donc une forme de pouvoir ou de rationalité politique différente de celle de l’Etat car elle investit tous les aspects de la vie par le biais de dispositifs et « normes régulatrices ».

[46] « teach the responsibilities for their own life »

[47] Modèle est pris sur le Royaume-Uni, le Danemark et la République tchèque, les Etats membres qui coopèrent à ce projet.

[48] Michel Agier ibid.

[49] « menée par l’intelligence » http://www.frontex.europa.eu/more_about_frontex/

[50] « Un monde libre sans frontières, sans nations, sans déportations »



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