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Turquie / Droits des étrangers /

« La société grecque a atteint ses limites » : deux pilules d’emmurement pour éradiquer le virus de l’étranger sans papiers
2 février 2011 par Mathilde

La Grèce, excédée par la porosité de sa frontière terrestre avec la Turquie et épaulée par l’Union européenne, s’est lancée dans une politique d’emmurement. Novembre 2010, première étape : l’opération RABIT ou le renfort de caméras thermiques et d’experts siglés Frontex [1]. 1er janvier 2011, deuxième étape : annonce de la construction d’un mur. Remèdes illusoires mais au niveau du coût humain l’addition sera salée.

RABIT, cela rappelle vaguement un souvenir de dessin animé mais écrit avec un seul « b » cela fait référence à une réalité bien moins rose. Début novembre 2010, l’agence européenne Frontex a envoyé une Rapid Border Intervention Team (RABIT) de 175 experts du contrôle de frontière, d’une série de véhicules roulants et volants et de caméras thermiques sur la frontière terrestre gréco-turque afin d’aider la Grèce à appréhender les migrants qui entrent irrégulièrement sur son territoire et à obstruer un peu plus encore la liberté de circulation. L’enjeu est de taille : 90% des entrées illégales dans l’Union européenne auraient actuellement lieu par la Grèce, bien que 35 000 migrants aient été arrêtés en 2010 dans la région frontalière d’Evros. Cette dernière est devenue le point d’entrée majeur dans l’Union, après la fermeture des autres routes (Îles Canaries, Lampedusa, mer Egée, etc.). L’opération RABIT n’est donc autre que le dernier dispositif de l’arsenal répressif européen. Un mois après le lancement de l’opération, les passages quotidiens seraient passés de 350 à 60. Trois mois plus tard, on s’embrouille toujours dans la manipulation statistique : de 245 par jour à une centaine et vingt-deux passeurs arrêtés. Mais qu’importe, l’opération, présentée comme un geste de solidarité envers les Grecs, était dès le premier mois considérée dans les déclarations officielles comme un succès de l’alliance entre l’intelligence humaine et la technologie. Cependant, elle n’a été déployée que sur 12,5 kilomètres de terre, et non sur le bord de la mer ou sur le fleuve Evros, qui sont des points de passage beaucoup plus dangereux de cette frontière terrestre longue de 150km. Théâtralisation d’un « succès » aussi rapide qu’un lièvre qui pousse les migrants à prendre des risques toujours plus considérables.

Par conséquent, les eaux impétueuses du fleuve Evros vont probablement être de plus en plus fréquemment mêlées à du sang de migrants. En 2010, c’est quarante-quatre migrants qui se sont noyés. Dans les premières semaines de janvier 2011, deux personnes se sont noyées dans le fleuve et quatre ont été retrouvées mortes d’hypothermie à proximité de celui-ci. D’autres conséquences sinistres de cette politique répressive « solidaire » sont déjà visibles des deux côtés de la frontière. Dans le nord-est de la Grèce, les arrestations se multiplient et des centaines d’hommes, femmes et enfants sont enfermés et entassés, pendant des mois parfois, dans des centres de rétention aux conditions insalubres, à l’instar de celui de Filakio, dans lequel les migrants interpellés juste après leur traversée de la frontière sont envoyés. Interdiction de sortir à l’air frais, saleté et promiscuité extrême, cellules où il fait parfois zéro degré. Les autorités avouent ne pas être en mesure de gérer le nombre de retenus. Dans le nord-ouest de la Turquie, les migrants cherchant à rejoindre l’Europe sont chaque jour plus nombreux. De plus, les statistiques des demandes d’asile en Turquie explose, alors que l’Europe presse celle-ci de construire des centres d’accueil, de triage et de déportation des étrangers et d’améliorer les contrôles aux frontières est et sud du pays afin de s’aligner sur les « standards européens ».

Mais l’intelligence technologique de RABIT, le sang de la rivière Evros et les barreaux inhumains de Filakio, tout cela ne suffit pas. Il faut enfoncer le clou. L’étranger sans papiers, virus dangereux fantasmé, mute et continue de s’introduire dans l’organisme UE malgré les nouveaux vaccins. Le 1er janvier 2011, après avoir confessé que « la société grecque a atteint ses limites en matière d’hébergement des immigrants illégaux », le ministre grec de la Protection du citoyen Christos Papoutsis a annoncé son intention de construire un mur sur ces fameux 12,5 kilomètres de la frontière terrestre avec la Turquie qui ne sont pas délimités par le fleuve Evros. Un bon vieux mur barbelé à l’ère des dispositifs de contrôle ultra high-tech… d’autres l’ont fait avant lui : l’Espagne dans ses enclaves marocaines, les Etats-Unis à la frontière mexicaine, Israël dans le Sinaï. Que les Turcs se rassurent, cet emmurement n’est pas une provocation visant à briser les fragiles relations diplomatiques entre les deux Etats mais seulement « l’une des mesures techniques d’un plan de grande ampleur qui a pour objectif d’améliorer la protection des frontières et la gestion du flux des migrants illégaux ». Un mur contre les migrants sans papiers, pour les « protéger des trafiquants qui les exploitent » ajoute le ministre. Erdoğan, le Premier ministre turc, a bien compris cela et compatit, « horrifié » par les chiffres des passages irréguliers. Echanges de politesses diplomatiques, « ce n’est pas juste d’appeler cela un mur, c’est juste une barrière » déclare-t-il.

Remède symbolique, poudre de perlimpinpin qui ne fait qu’augmenter le prix et le danger des passages. Quand les portes se ferment, de nouveaux sentiers non-battus et plus épineux apparaissent. La Bulgarie et la Roumanie entrent bientôt dans l’espace Schengen ; la voie de la Mer Noire se profile à l’horizon. Les murs n’empêchent pas de passer celles et ceux qui veulent quitter des conditions de vie insoutenables ou qui veulent être libres de circuler. Ils n’empêchent pas non plus, et heureusement, les flammes dans les centres de rétention, les mobilisations révoltées et la grève de la faim récemment entamée par 300 sans-papiers en Grèce, ainsi que les rassemblements de soutien à l’étranger, comme en Turquie par exemple. Pour conclure, quelques mots de Wendy Brown : « Cette performance théâtralisée et spectacularisée du pouvoir souverain aux frontières nationales qui sont les siennes ou qu’il aspire à acquérir, met en relief les vestiges théologiques sur lesquels repose la souveraineté de l’Etat-nation. Si les murs ne réalisent pas effectivement l’interdiction dont ils se soutiennent et se légitiment, si, non sans perversité, ils institutionnalisent le statut contesté et dégradé des frontières qu’ils soulignent, ils mettent tout de même en scène la juridiction souveraine, l’aura du pouvoir souverain et l’effroi qu’il suscite. Ainsi les murs sont-ils une ironie incarnée : muets, matériels et prosaïques, ils suscitent aussi potentiellement un effroi théologique largement déconnecté des fonctions qu’ils accomplissent et des échecs qu’ils essuient au quotidien. » [2]

Quelques articles sur le sujet :

La Grèce demande l’aide de l’Union européenne :
http://www.lalibre.be/actu/international/article/619040/immigration-athenes-demande-a-l-ue-des-patrouilles-a-la-frontiere-terrestre.html

Le communiqué de presse de Frontex sur le lancement de l’opération RABIT :
http://www.frontex.europa.eu/newsroom/news_releases/art81.html

L’opération RABIT et les conditions de vie dans le centre de rétention de Filakio :
http://www.bbc.co.uk/news/world-europe-11894292
http://www.bbc.co.uk/news/world-europe-11892056 (reportage vidéo)

Site Internet de lutte contre Frontex - Extraits des caméras de surveillance de Frontex postées sur la frontière gréco-turque pendant une chasse à l’étranger :
http://frontexplode.eu/2011/01/08/frontex-rabit-operation-watch-the-hunting-of-the-enemy/

Malgré RABIT, les passages continuent :
http://www.mediapart.fr/article/offert/96e1b08a34c8e8d1dd1eb39ac8f176d2

Les premiers morts noyés dans l’Evros en 2011 :
http://www.lemonde.fr/depeches/2011/01/07/grece-deux-migrants-meurent-noyes-a-la-frontiere-avec-la-turquie_3214_236_44152690.html

Les conditions de vie insalubres dans les centres de rétention dans la région d’Evros :
http://www.msf.org/msf/articles/2011/01/immediate-action-needed-to-improve-unbearable-living-conditions-in-detention-facilities-in-evros-greece.cfm

La déclaration de Papoutsis, et les réactions sur l’annonce de la construction d’un mur :
http://www.leuromag.com/Grece-Tolle-autour-du-projet-de-construction-d-un-mur-anti-immigrants-et-de-la-politique-d-expulsions_a5444.html

Le mur de la frontière terrestre Grèce-Turquie :
http://online.wsj.com/article/SB10001424052748704029704576088263223456234.html

http://www.voanews.com/english/news/europe/Greece-Plans-to-Build-Controversial-Wall-on-Border-With-Turkey-112897779.html

Relations diplomatiques entre la Turquie et la Grèce après l’annonce de la construction du mur :
http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=two-sides-of-aegean-bolster-friendship-2011-01-07

http://www.novinite.com/view_news.php?id=123944&utm_source=twitterfeed&utm_medium=twitter

L’opinion du président grec Karolos Papoulias sur la politique migratoire :
http://www.ana-mpa.gr/anaweb/user/showplain?maindoc=9457295&maindocimg=9444628&service=96&showLink=true

Mobilisation contre le centre de rétention de Filakio :
http://w2eu.net/2010/12/19/fylakio/

Manifestation contre le mur de la frontière Evros :
http://www.rfi.fr/europe/20110116-immigration-grecs-marchent-contre-le-mur-papoutsis

Le blog des 300 migrant-e-s grévistes de la faim en Grèce :
http://hungerstrike300.espivblogs.net/category/%CE%B3%CE%BB%CF%8E%CF%83%CF%83%CE%B5%CF%82/english/

Mobilisation de soutien du Réseau de Solidarité avec les Migrants, Istanbul (GDA) :
http://gocmendayanisma.org/blog/category/english/


Notes

[1] Agence européenne spécialisée dans la coopération entre Etats membres dans le domaine de la sécurité aux frontières, http://www.frontex.europa.eu/

[2] Wendy Brown. Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique. Les Prairies Ordinaires, 2009. p24.



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