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Le courrier des ONG : une boîte de Pandore ? KISA, comme toute organisation digne de ce nom, reçoit de nombreux emails et coups de téléphone par jour. Il est rare cependant de recevoir, à quelques jours d’intervalle, deux appels contradictoires quoique tous les deux particulièrement acerbes sur les activités de l’ONG. Petite illustration des défis posés par les actions de transformation sociale à Chypre et à une échelle plus globale.
KISA : la seule ONG de promotion des droits des migrants à Chypre KISA est une ONG fondée en 1998 pour promouvoir le multiculturalisme et défendre les droits des migrants, demandeurs d’asile et réfugiés, dans un pays très frileux sur la question des étrangers. Chypre compte pourtant 18% de population étrangère. Les discours ambiants, dans les médias, dans les conversations quotidiennes, stigmatisent ceux qui sont perçus par beaucoup comme des envahisseurs, fauteurs de troubles. L’éternel problème des minorités visibles… D’autres organisations de migrants existent mais il s’agit soit d’organisations communautaires (Congolais, Philippins, Palestiniens, Bangladais etc.), ou alors d’une organisation affiliée au HCR et qui ne traite que les dossiers asile. Une seule ONG est donc active en République de Chypre à la fois sur la problématique des migrants et des réfugiés. Cela fait peu de capacités pour beaucoup de besoins, à des niveaux différents : suivi individuel des demandes, lobbying et sensibilisation, campagnes d’information, rapports et coopération inter-associative, événements publiques. Le relais médiatique : porter la voix de ceux que la société ignore Deux événements ont marqué l’actualité il y a quelques semaines, conduisant KISA à se positionner publiquement devant la gravité de la situation. Le premier événement concerne la situation d’un demandeur d’asile palestinien dont le cas est resté en attente d’une décision durant 16 ans. 16 ans durant lesquels cet homme s’est évidemment intégré à Chypre. Inquiet du manque de nouvelles quant à son cas (16 ans…c’est anormalement long, même à Chypre) , il a contacté KISA qui a tenté d’en savoir un peu plus. 6 mois plus tard, la demande d’asile était rejetée, les autorités prétextant de la longueur de la démarche en raison de la surcharge de travail. Tout commentaire sur la validité de cette excuse est inutile. A la réception de cette nouvelle, Nasser, désespéré, a tenté de s’immoler dans les locaux de l’ONG ; il en a été empêché à temps. L’article du Cyprus Mail se fonde sur son témoignage (cliquer pour accéder à l’article). Le second événement est une réaction à des incidents répétitifs provoqués par les services sociaux chypriotes. KISA a en effet dénoncé publiquement trois cas (les plus graves des dernières semaines mais ce genre de problème est fréquent malheureusement) dans lesquels les migrants ont été arrêtés et mis en détention/rétention après s’être rendus aux bureaux des services sociaux. Le cas le plus évocateur, repris en titre, est celui d’une travailleuse migrante qui, suite à sa grossesse, a décidé de faire adopter son bébé afin de garder son emploi à Chypre, devant les menaces de son employeur de la licencier si elle gardait l’enfant. Revenue sur sa décision quelques jours plus tard, les services sociaux lui ont refusé ce droit, faisant pression sur elle en précisant que la condition pour qu’elle récupère sa fille était qu’elle rentre aux Philippines avec elle. Contactée par les services sociaux pour un rendez-vous, elle s’y est rendue, et a été arrêtée par les officiers de l’immigration à son arrivée sur place, bien que ses papiers fussent en règle. L’article met directement à l’index les services sociaux et cite le directeur de KISA accusant les services sociaux de jouer le jeu des services de l’immigration au lieu de servir leur mission de protection des personnes, de bien-être et de santé comme cela devrait être le cas (cliquer pour accéder à l’article). Une prise de position courageuse donc, et qui fait suite à une répétition interminable de cas similaires que l’équipe de KISA tente de rattraper comme elle le peut. Trop ou pas assez : des critiques dissonantes On dit souvent qu’il est plus facile de se coaliser « contre » que « pour » quelque chose. Comme souvent la règle souffre l’exception car ce sont bel et bien deux critiques agressives et peu constructives qui ont fusé sur KISA via des emails ou des appels défouloirs. La première réaction est tombée quelques heures après la parution de l’article relatif à la situation de Nasser. Une lectrice visiblement choquée par ce qu’elle venait de lire s’est montrée atterrée que KISA ait laissé ce demandeur d’asile sans soutien durant 16 ans, et qu’après tant d’années, l’ONG n’ait pas pu obtenir d’issue plus favorable qu’une simple accélération de procédure. Mais que font les ONG ! C’est une bonne question… La deuxième réaction est quant à elle presque cocasse tant elle est exagérée : à la lecture de l’article sur les services publiques, KISA a reçu un appel critiquant le travail de l’ONG qui de toute façon ne faisait que défendre une « bande de criminels » qui volaient chez leurs employeurs. L’accusation classique du travailleur migrant domestique qui a piqué dans la caisse….simple anecdote peut-être, mais la violence de ce type de message est réelle et pose question sur les mentalités de nombreuses personnes à Chypre et sur la possibilité de sensibiliser un jour les plus téméraires. Un exemple probant Cet aperçu des faits illustre bien le problème auquel KISA est quotidiennement confrontée : beaucoup de demandes de résultats pour les plus convaincus, les vilipendes des plus hostiles, et une indécision de la majorité de la population quant à la présence des migrants dans leur pays. Mais si l’exemple chypriote est ici frappant, c’est parce qu’il se concentre sur une organisation, la seule qui soit active dans ce domaine à un tel degré d’engagement, dans un petit pays dont l’histoire entretient un lien particulier avec les présences étrangères. Toutefois, si l’on y réfléchit bien, la problématique est plus large, et fait certainement écho à d’autres cas dans d’autres associations militantes, qu’elles agissent pour les droits des étrangers ou dans d’autres domaines. Elle soulève tout d’abord la question de la visibilité : le relais médiatique est un relais clé pour toucher précisément les publics de tous bords. Il s’agit là, je le crois, d’un aspect fondamental de toute action de transformation sociale. En effet, si l’organisation des voix concordantes et des soutiens conditionne indéniablement l’efficacité de toute action/campagne/initiative, accéder aux opposants et aux indécis demeure un défi majeur. Au-delà de s’accorder les faveurs de ceux qui sont en accord avec nos positions, le défi le plus difficile à relever n’est-il pas de sensibiliser les plus réticents aux causes défendues ? Les médias permettent cela et les exemples cités plus haut le montrent bien. La visibilité des mobilisations quelles qu’elles soient est donc primordiale, c’est une évidence. Par ailleurs, il est beaucoup question de la transparence des ONG et de leur rôle d’acteur dans la transformation sociale. Un des éléments de cette transparence est certainement l’ouverture des ONG aux retours et aux critiques de la société civile à leur égard. Le système ne consiste plus seulement en l’évaluation par les bailleurs de fonds de la qualité du travail de ces organisations, des consultations à plus large échelle sont désormais mises en œuvre. A court terme tout d’abord, cela assure potentiellement un soutien aux actions et mobilisations ponctuelles. A plus long terme, la nature et l’ampleur de ce soutien reflète l’évolution - ou non - du discours ambiant et des mentalités sur les problématiques soulevées par ces mêmes organisations. Garder le sens de la transformation sociale : une ouverture raisonnée Ce bref épisode met en lumière cet aspect fondamental qu’est la communication des ONG. Il montre très clairement que KISA, à l’instar d’autres ONG, participe de la transformation sociale de la société chypriote, ne serait-ce qu’en déclenchant des réactions, parfois vives, et éventuellement des questionnements, auprès de la population. Il est difficile toutefois de ne pas s’interroger sur la façon de gérer cette interaction. Les réactions diverses obtenues de la part d’individus « lambda » sont-elles un baromètre des avancées des mentalités, ou la simple partie émergée de l’iceberg ? Et si iceberg il y a, s’agit-il d’une masse silencieusement favorable ou opposée à l’idée que les migrants sont des personnes avec des devoirs, certes, mais aussi des droits ? La bataille pour la défense des droits, et notamment de ceux des migrants, est parfois tâche ingrate, mais si elle n’est pas menée, on ne saura jamais si le jeu en valait la chandelle. Conclusion : interagir avec la société est un baromètre important. Mais sensibiliser les comportements revient justement à ne pas alimenter le discours ambiant et à opérer au contraire un mouvement dans les mentalités, et en cela, maintenir son cap est primordial. |
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