Héritier.ère.s des mêmes luttes

Samedi 18 avril, l’association Talhita organisait au BAM (Bâtiment à Modeler) à Rennes une projection du film-documentaire « Nationalité immigré », suivie d’un débat entre les jeunes du parc de Belleville, les mineurs isolés de Lille, de Besançon et de Rennes, et le Copaf (Collectif pour l’avenir des foyers). 

Le film réalisé par Sydney Sokhona revient sur l’exploitation systématique dont sont victimes les immigrées, tant par leurs patrons que par la population française qui n’a de cesse de profiter de leur situation pour en tirer du profit. Le prix à payer est fort pour qui veut travailler en France sans en avoir la nationalité et le film en dépeint particulièrement un: le prix du sommeil. Au-delà d’un film militant intelligent, touchant, à certains moments très énervant mais à d’autres plutôt drôle, que je conseille à chacun.e de regarder, l’évènement fut pour moi l’occasion de partager les quelques connaissances acquises depuis que je suis au Copaf, avec les intervenant.e.s et autres membres du public. 

Cet article me permet de revenir sur l’évènement mais aussi de reprendre les échanges qui ont été partagés, qui témoignent de la situation commune entre les personnages du film et les résidents actuels des foyers…mais aussi de l’histoire des personnes présentes dans la salle ce jour-là.

Revenons sur l’histoire de la construction des foyers de travailleurs migrants et sur le contexte qui leur a permis de voir le jour dans les années 50-60 en France.

Il faut remonter au début des années 50 : la France sort de la Deuxième Guerre mondiale et le pays est à reconstruire, ce qui rime avec un besoin impératif et massif de main-d’œuvre. Entre 1950 et 1974, la France fait alors largement appel à des travailleurs étrangers pour répondre aux besoins en main-d’œuvre de certains secteurs. D’autre part, ces années sont marquées par le départ de la France de ses colonies. Le Maroc et la Tunisie gagnent leur indépendance en 1956. Le Mali, le Sénégal et la Mauritanie deviennent indépendants en 1960. Enfin l’Algérie devient indépendante en 1962. 

La puissance coloniale laisse alors les territoires et leurs habitant.e.s dans des situations fragiles, résultantes des années d’exploitation. Le fonctionnement économique de ces pays repose principalement sur une économie de subsistance, c’est-à-dire une production locale dans le seul but de vivre. Alors que la population s’accroît, les terres partagées sont de plus en plus restreintes et la production est de plus en plus faible. Les territoires sont marqués par beaucoup de paysannerie pauvre. Les jeunes générations voient alors l’expatriation vers la France comme une solution à ces problématiques. L’idée d’y aller travailler pour quelques années, mettre de l’argent de côté et l’investir une fois de retour au pays apparaît comme une opportunité. Il faut noter que depuis les années 20, l’immigration depuis les colonies françaises vers la France est courante. Ce processus a bien été accéléré au moment de l’indépendance, mais ce n’est pas là qu’il est apparu. Toutefois, les années 60 voient une prise de conscience générale que des solutions de logement pour les personnes immigrées en France sont une nécessité.

Faute de politique publique de logement, les personnes nouvellement arrivées se retrouvaient à dormir dans les hôtels, des bidonvilles, globalement dans des endroits insalubres. Les choses ont changé notamment car des accidents sont parvenus et leur médiatisation a permis au grand public de prendre conscience de la réalité des choses. On peut citer l’asphyxie mortelle de 4 personnes vivant dans une cave à Aubervilliers, se chauffant au charbon pour résister au froid et décédées du monoxyde de carbone qui s’est alors accumulé dans leur “lieu de vie”. 

Construits sur une période de 20 ans, entre 1956 et 1976, les logements-foyers sont à l’origine des baraquements placés à côté des chantiers (notamment miniers) afin d’accueillir les travailleurs directement sur place. Préoccupé par l’hébergement des immigrés sur l’ensemble du territoire national, l’État a créé en pleine guerre d’Algérie la Société nationale de construction de logements pour les travailleurs algériens (Sonacotral), qui deviendra la Sonacotra (Société nationale de construction de logements pour les travailleurs) en 1963. Les foyers construits alors par l’entreprise sont d’une part la solution pour que les travailleurs disposent d’un endroit décent où dormir, mais d’autre part ils facilitent le contrôle des populations y habitant. À noter que les gérants des foyers sont à l’origine des anciens militaires déployés en Algérie lors de la colonisation et recrutés pour jouer le rôle de gardien/gérant. Les chambres permettent alors de loger une dizaine de personnes et sont composées de lits superposés et de placards de type casier de sport pour y ranger leurs effets personnels. Les douches et les toilettes sont collectives. Aucun confort de vie personnel n’y est possible, mais l’insalubrité des bâtiments et le manque de vie privée sont compensés par une vie communautaire et solidaire importante, à l’image des communautés vivant au sein des foyers. Les foyers disposent effectivement de salles de formation (alphabétisation, agriculture), de salles de prière, de cuisines et de cantines sociales. 

Les années passant, le modèle des foyers évolue et les nouveaux bâtiments construits priorisent les chambres individuelles. Le premier foyer de la région parisienne, construit à Argenteuil, propose ce qui deviendra standard, des chambres de 7 m² avec une fenêtre comme seul horizon.

À partir de la fin des années 70, la construction est arrêtée car l’immigration devient une problématique de l’État et l’idée de fournir des efforts dans la construction de nouvelles places d’hébergement pour les travailleurs immigrés devient de l’ordre de la folie. Les 20 prochaines années sont marquées par un désintéressement des institutions pour la problématique foyer, aucun investissement n’est fait, les bâtiments se dégradent et d’autre part les droits sur l’immigration et la naturalisation se durcissent en France. En 96 l’État se réveille et décide de traiter l’ensemble des foyers du territoire. 

Le Plan de traitement des foyers de travailleurs migrants (PTFTM), mis en place depuis un rapport commandé par le gouvernement d’Alain Juppé, réalisé par Henri Cuq, recommande la déconstruction de tous les foyers, décrits par le parlementaire dans le rapport comme des zones de “non-droits”. Depuis 96, le PTFTM est effectif et est toujours le plan qui prévoit les travaux actuels. 

Ainsi, Nationalité immigré raconte une histoire ancrée dans les années 70 et illustre la situation résultant des différents éléments de contexte donnés précédemment. Le film raconte notamment la lutte des résidents du foyer Riquet pour le relogement de tous les habitants du foyer vers celui qui sera construit à la place. 

Dès le début du débat poursuivant la projection, un jeune prend la parole :

à part les vestes, rien n’a changé.

C’est exactement ce que je me suis dit à la fin du visionnage du film. Moi qui prends part aux luttes actuelles dans les foyers en Île-de-France, la situation présentée dans le film ressemble comme deux gouttes d’eau à celles auxquelles je participe. 

Différents par leur âge, les jeunes mineur.e.s non accompagné.e.s et les résidents de FTM ont beaucoup en commun, notamment l’obligation de lutter contre une gestion institutionnelle violente qui, dans les deux cas, les précarise. 

Les foyers ont toujours été des points de chute pour les jeunes nouvellement arrivés en France, délaissés par l’État et recueillis par un proche dans le foyer. Aujourd’hui, cette solidarité est mise à mal car les expulsions sont systématiques dès qu’un résident titulaire est suspecté d’héberger une tierce personne. 

Dans les deux cas, les personnes n’ont d’autre choix que de se battre contre une logique d’isolement perpétuée par les institutions de notre pays. 

C’est d’ailleurs la pérennité fortuite de ce système qui a motivé les membres du Copaf, jeunesse de mai 68, à s’intéresser à la façon dont les personnes immigrées sont traitées en France et à se mobiliser pour soutenir les habitants de foyers. 

Et je peux là aussi faire un parallèle. Bien qu’il y ait un écart générationnel notoire entre les membres fondateurs du collectif et moi, nous partageons la même envie de ne pas plier face aux traitements que réserve l’État aux personnes étrangères. 

Lors de ce débat, nous étions toutes et tous jeunes, la moyenne d’âge devait être autour de 20 ans. Lors de mes réunions au Copaf, on peut tripler cette moyenne et pour autant les sujets sont vraisemblablement les mêmes. 

Mais alors, que faire maintenant que l’on a fait ce constat ? Vers quoi aller lorsque le sentiment d’impuissance prend le dessus sur l’espoir et la détermination ? À quoi bon continuer, à quoi bon se résigner ?

J’ai longtemps réfléchi, pensé et réécrit cet article, ne sachant pas sur quelle note le terminer. Je me dis qu’au moins, il y a eu lutte ; les opprimés ne se sont pas laissés faire, et toujours ils continueront de se battre.

Comme ma chère formation académique me l’a appris, je me suis tournée vers les chercheurs.chercheuses qui se sont penché.es sur le sujet et qui l’ont étudié afin d’en émettre des conclusions.

Hannah Arendt insistait sur le fait que les périodes de progrès peuvent être suivies de retours en arrière. Albert Camus, lui, arrive à une conclusion dans Le Mythe de Sisyphe : le monde peut sembler absurde, les combats parfois sans fin, mais cela n’annule pas leur valeur. Chez l’écrivain, l’espoir n’est pas :
“Tout ira bien”, mais plutôt que “même sans garantie de victoire, certaines choses méritent d’être défendues”.

Mais ni Arendt ni Camus ont mis les pieds dans un foyer et peut-être même dans une manifestation, alors à qui pourrais-je demander ? Je me suis dit que la meilleure personne pour rédiger une réponse à ce problème existentiel, du haut de ses années de militantisme, ne pouvait être que mon cher camarade Michael: 

Je comprends la frustration que tu peux ressentir face au constat que ces 60 ans d’injustices et de discriminations, 60 ans de luttes pour les changer dans l’institution emblématique qu’est le « foyer de travailleurs immigrés », que tout ça a si peu changé la situation de fond. 

Quelle leçon en tirer ? Que la guerre de classes n’a jamais cessé ? Que le déséquilibre du rapport de forces sur ces soixante ans s’est plutôt aggravé que diminué. Qu’il vaut mieux abandonner et occuper sa vie à cultiver ces oignons (bio) et élever ses enfants (Montessori). Peut-être. Mais faire cela, réduire son action à cela, est aussi une victoire pour le capital, une défaite pour la volonté de justice et de changement. 

C’est pour cela que je suis déterminée à continuer, à exercer « l’optimisme de la volonté » dont parlait Gramsci, Rolland et d’autres. 

Et à travers les classes d’âge qui nous séparent, je vous invite à faire de même.