Démolir pour reconstruire ? Le logement social en France face à un tournant politique. Le cas de la transformation des FTM en résidences sociales.

Après en avoir fait la demande, le Copaf a été reçu le 16 février 2026 par la commission interministérielle pour le logement des populations immigrées (CILPI). Elle pilote le plan de traitement des foyers de travailleurs migrants (PTFTM) lancé en 1998 par l’État, qui vise à transformer les anciens foyers en résidences sociales. Ce plan s’applique à 687 foyers qui accueillent environ 100 000 travailleurs immigrés. 

Leurs principales missions sont de “définir les orientations et priorités de l’État en matière de rénovation des foyers de travailleurs migrants; d’élaborer, à partir des propositions des préfets, les programmes d’opérations de construction ; de veiller, en lien avec les gestionnaires et bailleurs, à la mise en œuvre d’actions d’accompagnement des résidents ; d’animer via son comité d’études, les réflexions collectives pour améliorer les conditions de logement des populations immigrées et d’éviter les dérives constatées (sur-occupation, lieux de culte ou encore activités informelles)1« . 

Lors de notre rencontre, la CILPI est claire sur la situation du logement social: les financements ont drastiquement baissé. Une nouvelle directive d’Action Logement2 a modifié les règles de financement des foyers, avec un durcissement des conditions d’octroi des prêts et une analyse renforcée de « l’adéquation » des projets. L’enveloppe annuelle est ainsi passée de 30 millions d’euros l’an passé à environ 5 millions d’euros, finalement durement négociée à 22 millions. À ce jour, 85 foyers restent à transformer en France (dont 50 % en Île-de-France), ce qui concerne 17 000 logements. Le coût estimé pour finaliser le programme serait d’environ 1 milliard d’euros dû à la hausse des coûts de construction, toujours selon la CILPI. 

On le sait, le logement social est une bataille idéologique et la réalité du financement du plan de traitement des FTM montre que les politiques publiques actuelles du logement ne placent pas la dimension sociale au premier plan.

Lors de la rencontre, plusieurs délégués de foyer ont pu faire état de leur situation individuelle et des conditions de vie actuelles inadmissibles que les résidents doivent pour autant supporter. 

Le foyer Sorbiers à Nanterre laissé à l’abandon par le gestionnaire, insalubre, dont  les cuisines et plusieurs chambres sont squattées. 

Le foyer Edouard Branly à Montreuil transformé en résidence sociale et vers laquelle les résidents ont déménagé en janvier dernier mais dont 95 signalements ont été fait par les résidents (au sujet de l’état des lieux, des conditions de déménagement). 

Finalement, les résidents du foyer David Siqueiros à Saint Denis, qui ont bloqué leur chantier de démolition du 29 janvier 2026 au 10 février 2026 (actuellement suspendu officiellement par le gestionnaire) sont dans l’attente d’une modification du plan du nouveau bâtiment. 

Baradji Mamadou, délégué du foyer Coallia à Courbevoie et président de la Coordination des délégués des foyers Coallia a rappelé qu’en Seine-Saint-Denis, tous les résidents de FTM transformés ont manifesté leur colère et/ou bloqué leur chantier, ce qui prouve qu’aucun des résidents n’est d’accord avec ce plan de traitement tel qu’il a été pensé et qu’aucune de leurs revendications n’a été écoutée, réfléchie et intégrée au plan.

Dans tous les cas, les résidents décrivent un système dans lequel ils sont infantilisés, victimes d’une discrimination manifeste qui ne leur donne aucun droit mis à part celui de payer. 

Pour rappel les résidents ne sont pas protégés par la loi de 1989 relative aux rapports locatifs et sont tenus de payer un loyer d’environ 500 € (prix qui varie selon la chambre) pour une chambre de 7 à 17㎡, sans pouvoir héberger un proche spontanément, sans avoir le droit de changer les meubles, sans pouvoir faire de double de clés et ainsi de suite, les contraintes sont longues à énumérer. Le prix de la chambre comporte le loyer, les charges et les prestations ( qui vont de l’accompagnement social aux changements des draps). Par ce système, on exclut les résidents du parc locatif ordinaire. 

La rencontre avec la CILPI ne fera évidemment pas progresser la lutte pour les droits des résidents, puisque les mêmes problématiques sont signalées depuis des années sans qu’aucune avancée concrète n’ait été obtenue. Elle m’a toutefois permis de mieux comprendre les dynamiques et les enjeux des multiples acteurs impliqués dans le plan de traitement des foyers..

Selon Samuel Bargas, président de la Ligue des droits de l’Homme et du citoyen (LDH), que j’ai rencontré à l’occasion d’un colloque sur le logement organisé par Danielle Simonnet à l’assemblée nationale, ce système constitue une forme d’exclusion des résidents de la citoyenneté. Ce sont des pratiques extrêmement stigmatisantes

Le constat est posé ; toutefois, pour faire face à cette réalité préoccupante, il importe de lutter contre la résignation et le sentiment d’impuissance.

Adrien Roux, président de l’institut Alinksy, rencontré également dans le cadre du colloque, parlait du principe “d’impuissance apprise” qui suggère que les individus qui sont confrontés à des situations de stress ou de difficulté peuvent apprendre à être impuissants et à abandonner tout effort pour changer leur situation, même s’il est possible de le faire. Théorisé dans les années 60 par un psychologue américain, la pratique montre qu’il est effectivement facile de se laisser gagner par l’impuissance et de baisser les bras face à un service public maltraitant. 

Plusieurs leviers sont possibles pour combattre la maltraitance institutionnelle, et je reprends les trois exemples cités par Adrien Roux, que je trouve parfaitement transposable à la situation des foyers. Tout d’abord, grâce aux réclamations individuelles, qui peuvent fonctionner pour certains sujets. Ensuite grâce aux représentants, qui par leur “titre” ont plus facilement accès à un espace de dialogue avec les décideurs. Au sein des foyers, il est légalement inscrit que les résidents peuvent organiser des élections et élire des délégués, qui ont ensuite accès au conseil de concertation avec les gestionnaires. Enfin grâce à l’action collective (pétition, manifestation, blocage…) qui permettent, si le rapport de force est suffisant, d’obtenir des avancées conséquentes. 

Le rapport OXFAM de 20233 dit que le logement est le carburant de toutes les inégalités. Bien que les foyers soient une niche du logement, les dynamiques auxquelles les résidents sont confrontés sont représentatives des politiques publiques du logement dans leur globalité.

Je me questionne: pourquoi privilégier la reconstruction plutôt que la maintenance ? 

Les foyers sont l’exemple typique du plan politique de reconstruction du logement social. Construits pour la majorité dans les années 60, les bâtiments sont aujourd’hui dégradés en raison d’un manque d’entretien manifeste. La solution est vite trouvée pour les acteurs financiers, démolir et construire du neuf. Alors que notre pays traverse une crise du logement sans précédent, que les gens peinent à se loger et que les conditions de logement se dégradent de plus en plus, comment peut-on se permettre de démolir du logement social existant ? 

C’est en réalité un scandale politique majeur étouffé derrière des façades neuves. Pourtant, beaucoup de problèmes sont relevés, le nouveau bâti est souvent de moins bonne qualité. Cette pratique a un coût élevé comparé aux coûts de la réhabilitation. Cela pose un problème écologique. Les logements sont plus petits pour des loyers systématiquement plus chers. 

Sous couvert de mixité sociale, la multitude d’acteurs derrière le plan de traitement des FTM conditionne et exclut toujours un peu plus les travailleurs migrants. Ce système produit de la gentrification, que l’on peut appeler de manière plus globale une épuration sociale. 

Alors mobilisons-nous, manifestons, faisons pression sur les bailleurs, les foyers ont été et resteront des espaces de lutte cruciaux pour le logement digne et pour la démocratie.  

  1. Présentation de la commission interministérielle pour le logement des populations immigrées, site du Ministère de l’intérieur, 2021. ↩︎
  2. Dans le cadre de la convention quinquennale signée en 2018 avec l’État, complétée en 2019 du Plan d’Investissement Volontaire et en 2021, du Plan de reprise, entre 2018 et 2022, Action Logement a accordé 13,5 milliards d’euros aux bailleurs pour le financement d’opérations de construction et de réhabilitation (Action Logement). ↩︎
  3. Rapport d’OXFAM sur les inégalités mondiales: La loi du plus riche, 2021. ↩︎