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Italie / Mobilisations citoyennes /

KORKORO : Interview avec TONY GATLIF
26 janvier 2011 par Filippo

Le 20 décembre 2010, à Venise, le réseau associatif Tuttiidirittiumanipertutti, dans le cadre du Festival DOSTA (Basta ! dans la langue romanes) et de la manifestation « DROITS POUR TOUS – Je ne discrimine pas » a organisé un workshop sur « l’expérience des observatoires contre les discriminations raciales ». La campagne DOSTA, organisée par le Conseil d’Europe et la Commission Européenne dans le cadre du troisième programme conjoint “Equal Rights and Treatment for Roma”, a été lancée en 2010 par l’UNAR (Bureau National Anti Discriminations Raciales) en collaboration avec les principales associations rom et sinti ; déjà organisée en Albanie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Serbie, Slovénie et Macédoine, elle sera présentée bientôt aussi en France et Bulgarie. Son objectif général est de favoriser l’élimination des stéréotypes et des préjugées contre les communautés rom et sinte par une stratégie globale de confrontation et de connaissance réciproque. Le workshop s’est terminée avec la signature du Protocol d’entente entre la Mairie de Venise et le département des « Paires Opportunité » de la présidence du Conseil des Ministres, qui institue à Venise un observatoire national contre les discriminations raciales.

L’intreview avec Tony Gatlif, rencontré au Festival du Cinéma de la Méditerranée de Rome pour la presentation du film Korkoro, Liberté, présente l’engagement du réalisateur en faveur du peuple Rom en Europe, pour la reconnaissance de son histoire et de sa culture, pour la dénonciation des discrimination et des persécution qu’il a subi et il continue a subir dans le monde.

Comment retracer l’épopée d’un people nomade qui échappe aux contraintes et aux schémas habituels de la narration historique ?

C’est pas un besoin d’identité, un besoin de montrer ce peuple-là qui a toujours été schématisé, le bouc émissaire de cette société organisée, méchante, qui ne fait absolument pas de cadeaux, hypocrite, avare, et qui a toujours vu ce peuple a travers de symboles qu’elle s’est fabriquée, parce qu’ils ne sont pas comme cela, les gitans, les tziganes, les manouches, donc tout vient de la littérature et des préjugés. Et devant tous ces préjugés, il n’y a qu’une seule chose possible, puisque c’est un peuple inoffensif, qui n’a pas de violence, c’est la musique, le cinéma, et aussi les traditions. Le cinéma montre ce peuple là pendant 30 ans à peu près, mais il le montre d’une façon non violente, pas de haine, c’est juste un constat à travers les images. A l’inverse de la littérature romanesque qui, depuis les origines, au Moyen-âge avec l’arrivée des gitans en Europe, a fait énormément de mal en mettant des préjugés dans ses histoires. Donc pour enlever ces préjugés il faut maintenant presque autant de temps, c’est-à-dire presque 500 ans. Mais le cinéma va plus vite que la littérature, puisque à travers un film on touche plus de monde : presque 10 millions de personnes ont vu Latcho Drom en 20 ans. De même, il y a presque autant de monde qui a vu Gadjo Dilo. Heureusement, les images vont plus vite que la littérature.

Quelle est la place d’un peuple nomade dans une nation ? Et dans l’horizon européen ?

Le peuple tzigane a dans sa tradition le nomadisme mais aujourd’hui il est sédentaire, il n’est pas nomade. Aujourd’hui, dans toute l’Europe de l’Est, les tziganes sont des villageois ; ils ont été nomades jusqu’à la guerre puis au début de celle-ci on les a sédentarisés, on les a assignés en résidence, c’est-à-dire on les a bloqués dans les endroits où ils étaient, ils n’avaient pas le droit de bouger. Après on les a déportés, tués. Après la guerre, plus de la moitié de l’Europe était communiste. Le communisme a mis des murs, des barrières, des interdictions de sortir des territoires, et aussi surtout de bouger. Le communisme a donc sédentarisé les tziganes de force dans les villages où ils étaient, après la guerre, à leur sortie des camps de concentration. Ils ont été forcés de rester, de se sédentariser. L’Etat leur a enlevé leur façon de vivre, les a assimilés au peuple, ce qui est aussi une bonne chose, c’est-à-dire qu’ils pouvaient travailler dans les champs, en même temps qu’un professeur : un professeur de mathématique cueillait les carottes en même temps qu’une vieille tzigane. Ainsi les tziganes étaient traités comme tout le monde, mais leur culture disparaissait, ils n’étaient plus nomades, mais ils gardaient ce nomadisme dans la tête, le cœur et les traditions. En Roumanie, Ceausescu les a complètement emprisonnés et appauvris. À la fin du communisme, dans les années 90 le capitalisme a fait un bond incroyable dans le monde, et surtout en Europe, parce que il a encouragé toutes les mafias, toutes les combines, le pouvoir de l’argent, le pouvoir des banques et ainsi appauvri très rapidement, en cinq ans, les catégories de la population qui étaient les plus pauvres, comme la population tzigane. Elle était déjà pauvre et le capitalisme l’a appauvrie encore plus. Aujourd’hui si les tziganes sont aussi pauvres et dans la misère c’est à cause du capitalisme, ils n’étaient pas aussi pauvres sous le communisme. Et donc aujourd’hui ils ne sont pas nomades, ils s’enfuient, ils fuient les pays de l’Est, ils fuient la misère, ils ne partent pas en voyage, ils viennent en France pour chercher du travail.

Quand est ce que vous avez décidé de raconter l’histoire du génocide du peuple rom pendant la deuxième guerre mondiale ? Pouvez- vous nous retracer brièvement la généalogie de votre dernier film, Liberté ? Liberté n’existait pas avant, c’est un film, l’histoire de Liberté est le génocide tzigane de l’Est pendant la deuxième guerre mondiale, est aussi ceux en France qui étaient enfermés par les Français de Vichy, sur tout le territoire. Cette mémoire n’existait pas, elle s’était enfuie dans un trou noir, pendant les 70 ans qui se sont écoulés, et donc ce n’est pas normal que l’Europe qui a fait mal de façon assez massive à un peuple (500.000 morts et en France, 20.000 personnes emprisonnées), et selon un procédé aussi horrible, aussi raciste que ça, c’est impossible de ne pas le montrer, aux générations de l’après-guerre. Aujourd’hui les jeunes ont envie de savoir ce qui s’est passé. On leur a caché la vérité par les livres d’histoire des écoles et de l’université qui ne racontent pas cette vérité, cette histoire du génocide tzigane. On n’en parle jamais, il y a donc une raison pour cela, c’est que les peuples n’assument pas ce qu’ils ont fait. Une belle humanité doit assumer ce qu’elle a fait, si elle n’assume pas, ça veut dire qu’elle est capable de refaire demain ce qu’elle a fait hier. Et c’est pour ça qu’un film comme Liberté est montré aujourd’hui un peu partout dans le monde, distribué partout, même piraté. Je suis d’accord pour qu’il soit piraté, comme cela presque tous les tziganes l’ont vu. Ce film montre ce qu’il s’est passé, cette gravité, ce que des êtres humains ont fait à d’autre humains sans s’excuser, sans le reconnaitre, sans le dire. Un film comme Liberté n’est pas fait pour menacer, pour juger ou pour demander réparation, absolument pas. Nous ne sommes pas à l’heure du jugement ni à l’heure de la réparation, nous sommes juste à l’heure de la reconnaissance. Quand on reconnaît quelqu’un, quand on respecte quelqu’un, la paix commence. Quand il n’y a pas de respect c’est aussi dangereux qu’avant.

Comment avez –vous réagi aux politiques xénophobes de contrôle et de discrimination annoncées par le gouvernement français l’année dernière ?

Moi j’ai agi comme je devais agir, naturellement. C’est-à-dire, un type comme moi qui a fait des films pendant 30 ans, et qui a lutté pour la défense du peuple rom et du peuple tzigane, ne devait faire qu’une seule chose, ce que j’ai fait. Je ne suis pas l’avocat des tziganes, je ne suis pas le porte parole des tzigane mais par contre là je l’ai été, j’étais obligé de l’être, parce que sinon ce que j’ai fait en tant que directeur de film n’aurait pas eu de sens. Parce que s’il arrive une histoire comme ça je parle. Je suis quelqu’un qui fait des films et donc ils viennent me demander mon avis et mon avis c’est : c’est aberrant ce que le gouvernement français a fait, ce n’est pas possible de faire une chose comme ça. En plus c’est une faute grave car le président actuel est en train de donner la voie à l’extrême droite, et bientôt cela ne sera même plus lui qui sera au gouvernement, cela sera clairement l’extrême droite. En 2012 il se peut qu’on soit en France dans un pays d’extrême droite, et tout va recommencer comme avant. Il n’aura pas de révolution, parce que c’est les jeunes qui font la révolution ce ne sont pas les vieux, les vieux ils ont de l’argent, ils sont tranquilles, ils tiennent le pouvoir. Et pour ceux qui ont 30 ans c’est déjà trop tard, ceux là ils ne feront jamais la révolution parce que ils savent qu’on n’attaque pas de front une puissance comme ça, ils le savent que c’est perdu d’avance. Il n’y a que le casseurs qui cassent les voitures ; il n’y aura pas la révolution car cela ne se fait pas comme ça, il faut travailler d’une autre manière, il faut parler d’une autre manière, c’est-à-dire qu’il faut plutôt travailler sur la non violence, que sur la violence. La révolution vient peut-être de la non-violence.

Comment voyez -vous le futur d’un peuple nomade dans un monde où la mobilité humaine est de plus en plus contrôlée et « fliqué », tracée, conditionnée, donc contraire à l’idée même de liberté ?

Dans les moments les plus durs il y a toujours quelque chose qui naît de cette dureté, de ce manque de liberté, de ce manque d’humanité. Les tziganes sont capables de renaître encore mieux qu’avant justement parce qu’ils se méfient de cette humanité-là, et ils vont devenir plus tziganes que tziganes. De tout ça peut être va renaître une population qui sera encore plus tzigane qu’avant, mais sans violence.

Et pour finir, quels sont vos projets futurs ?

Mes projets, c’est un film qui parle de la jeunesse d’aujourd’hui qui n’a pas encore 30 ans, et qui n’est pas politisée mais par contre qui agit avec une idée complètement différente que les idées qui viennent de passer, parce que toutes les idées qui viennent de passer c’est de la merde, la droite c’est de la merde, la gauche c’est de la merde, l’extrême-gauche c’est de la merde, c’est tout de la merde. Donc il n’y a qu’une seule chose qui peut renaître encore aujourd’hui, que les jeunes peuvent faire, c’est une autre façon de faire de la politique qui ne soit pas de la politique faite sur l’exploitation, pas de la politique sur le mensonge, sur l’espoir, sur la violence. Donc c’est pour ça que je crois beaucoup moins à la jeunesse qu’en la conscience de la jeunesse, qui construit une autre manière de faire la politique, parce que tout a échoué. En quoi peut-on encore croire aujourd’hui ? Le communisme ça aurait été formidable dans un monde où tout s’achète, tout se vend, pour qu’il y ait un partage entre tout le monde, que la terre soit partagée et cultivée, que les gens ne soient pas exploités comme des esclaves. Le communisme c’était une idée géniale, c’est dommage que cela ait planté, et quand elle a planté elle a donné les ailes à la droite, au capitalisme aujourd’hui qu’il est sans frein. Et il n’y a qu’une chose qui peut arrêter ce bordel, c’est la jeunesse, avec une nouvelle manière de faire de la politique ou de faire du militantisme.

http://www.youtube.com/watch?v=NV6xyNpidFU




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