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Pologne /

Chroniques kafkaïennes
7 mars 2011 par juliaC

T., un ami palestinien en cours de deuxième procédure de demande d’asile, a été arrêté lors d’un contrôle de documents vendredi 18 février, et amené au commissariat du quartier de Mokotów de Varsovie. (Cette procédure est permise par la législation polonaise concernant les demandeurs d’asile). Il y a envoyé un texto à son amie Barbara, lui précisant où il se trouvait, et l’a indiquée aux autorités comme personne à contacter, ce qui est dans son droit. Le lendemain, le commissariat a informé Barbara que T. avait été emmené dans le centre de rétention de Lesznowola, non loin de la capitale. En Pologne, quand on veut communiquer avec quelqu’un dans un centre de rétention, on appelle une cabine installée dans les couloirs. Nous découvrons alors que notre ami n’est pas là. Nous appelons les bureaux du centre. Une des fonctionnaires de la Garde Frontalière, qui gère le centre, nous dit qu’il n’y a que des familles avec des enfants là-bas, le bloc des hommes étant fermé pour travaux. Les détenus peuvent y rester un an maximum, avant leur expulsion ou une existence illégale sur le territoire polonais. Où est donc notre ami ? Nous rappelons le commissariat du quartier de Mokotów, où une fonctionnaire nous confirme sa présence à Lesznowola. La situation devient kafkaïenne. En Pologne existent cinq centres de rétention et quatorze centres d’arrêt en vue de l’expulsion (dit de « déportation-arrêt »). Nous les appelons tous, sans résultat. Les jours passent et nous imaginons T. dans sa cellule, dans un camion ou dans un avion. Comment se sent-on quand on n’a pas de contacts avec le monde extérieur, qu’on ne sait pas où on nous emmène, qu’on n’a avec soi aucun effet personnel, bref qu’on est livré à l’arbitraire des évènements ? Cela rappelle les pratiques du pouvoir totalitaire communiste. Après dix jours de communications téléphoniques inutiles et de réponses exaspérantes de la part des autorités, nous appelons le Bureau en Charge des Étrangers. Une jeune femme m’écoute et, chose plus étonnante encore, appelle le commissariat. Après une heure, nous apprenons que notre ami est toujours à Varsovie, dans un autre commissariat, en garde à vue prolongée (dix jours, alors qu’en Pologne la limite est fixée par la loi à 48 heures) et qu’il attend d’être emmené au centre de rétention de Białystok, à la frontière de la Biélorussie. Au commissariat, Barbara se présente comme la fiancée de T.. Les policiers lui répondent avec sarcasme : « Vous êtes venue pour un rendez-vous romantique, alors ? » Puis : « On ne vous donnera pas la permission de le voir, ça nous regarde pas, allez voir le premier commissariat où il a été arrêté. » J’insiste et dis qu’ils doivent nous permettre de le voir, c’est son droit. « Vous savez ce que l’on doit ? » m’adresse l’un des policiers. Nous appelons toutes les ONG possibles, une association d’assistance légale, les médias. La pression monte. Le jour d’après on nous permet enfin d’amener à T. des vêtements, des livres, de la nourriture et une lettre. Il a le droit de répondre par écrit à des questions, mais pas de nous voir. Les policiers nous communiquent que le lendemain T. sera dans le centre de rétention. Nous en sommes presque soulagés, car nous pourrons communiquer avec lui par téléphone, et même le voir : un paradis en somme, où l’on peut rester enfermé pendant un an. Le lendemain, 3 mars, nous parvenons enfin à parler à notre ami, débarqué dans le centre à quatre heures du matin : « J’étais désespéré quand je suis arrivé dans ce centre, mais quand j’ai vu les gens qui végètent ici depuis onze mois, je me suis dit que ça peut être encore pire. Personne ne sait pourquoi il se trouve ici, ils ne savent pas ce qui se passe. Tout n’est que métal ici, les portes claquent sans arrêt. J’ai peur de devoir y rester longtemps... » Je le rassure, en lui disant que nous allons commencer notre bataille juridique très bientôt, que nous allons avoir un bon avocat. Malgré cela, comme dans le pire des cauchemars, on se sent impuissant contre un pouvoir sinistre et insondable. Mais c’est la réalité en Pologne, pays dit démocratique de l’Union Européenne, en 2011.




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