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Sacrifiés sur l’autel des intérêts économiques
Au Niger, on commence l’année 2011 avec une impression bizarre, un goût amer jusqu’alors inconnu. Non pas une vraie angoisse mais plutôt un malaise, un état d’âme un peu sombre. La première semaine de janvier a été celle de l’enlèvement, puis de la mort d’Antoine et Vincent, deux jeunes gens de 25 ans, qui buvaient un coup dans un maquis de la capitale. Ils ne travaillaient pas pour Areva, ils n’étaient pas des expatriés riches et suffisants, ils étaient comme beaucoup de jeunes Blancs en Afrique, intégrés et appréciés. Mais voilà, ils ont été enlevés par un groupe se revendiquant de la nébuleuse Al Qaida et ils sont morts, notamment parce que la France a décidé d’intervenir militairement. Si elle ne l’avait pas fait, ils seraient probablement retenus dans le désert, probablement dans de mauvaises conditions, mais ils seraient vivants. Leur mort a plongé la (petite) communauté française de Niamey dans un état second ; elle qui ne connaissait que la quiétude, elle qui appréciait la vie paisible qu’elle pouvait mener dans cette petite ville tranquille se retrouve au cœur d’une situation qui lui échappe. Quelques jours après ces événements, le ministre français de la défense, Alain Juppé, est venu à Niamey, pour rencontrer cette communauté française et la « rassurer ». Les jardins de la résidence de l’Ambassadeur de France étaient noirs de monde. Une foule stressée et pressée d’entendre ce que le « gouvernement » était venu proposer pour soulager ses inquiétudes. Mais au fur et à mesure que le ministre égrainait son discours, c’est le dépit qui s’installait sur les visages et, pour ma part, le dégoût et l’écoeurement. Après des condoléances attendues, exception faite pour les Nigériens morts, eux aussi, dans les combats, le ministre a livré un message clair et rassurant certes, mais uniquement pour les entreprises françaises ! Les mesures de sécurité strictes ne seront en effet adoptées que pour protéger les intérêts français au Niger. Les « grosses entreprises » ont les moyens de se doter de systèmes fiables et elles le feront. Le gouvernement y veillera, il les appuiera. Pour les citoyens lambda en revanche, « la vie doit continuer ». Pas d’évacuation prévue, ça coûte trop cher et puis c’est un signe de recul, un message de faiblesse que la France enverrai et cela n’est pas possible. La France doit jouer les grandes nations, celles qui ne plient pas devant la menace terroriste, celles qui ne négocient pas non plus. Elle risque ainsi de sacrifier des vies ? C’est le prix à payer pour garantir au président une stature internationale digne d’un Bush ou d’un Poutine. Seule directive donnée par le ministre Juppé aux Français du Niger : ne faites pas venir vos familles, vos proches ou vos amis. Les Français ne doivent pas venir au Niger. Si des visites étaient prévues, annulez-les, « ce n’est pas le moment ». Comprenez : « On ne peut absolument pas garantir la sécurité des Français. Vous, vous êtes déjà là, on vous y laisse. Mais personne ne vient ». Le lendemain de cet épisode diplomatique quelque peu surréaliste (pelouse verdoyante, vue sur le fleuve, petits fours), je me réveille avec la gueule de bois, non pas à cause du martini avalé chez l’Ambassadeur mais parce que le discours de Juppé a tourné toute la nuit dans ma tête et qu’après l’avoir digéré, il me donne la nausée. C’est donc ça la Françafrique. Pas celle des bouquins de Veschave et des valises de billets distribuées aux pires dictatures. Non, c’est celle, plus insidieuse, qui entre tout à coup dans le quotidien, dans la vie de tous les jours, dans un pays où la France exploite l’uranium depuis plus de 40 ans et qui va continuer de le faire quoi qu’il arrive. Même si les nappes phréatiques du nord sont toutes contaminées, même si les habitants des régions productrices sont malades et au chômage, même si les Français sont pris pour cibles et tués ; la France ne partira pas du Niger. Surtout pas au moment où la concurrence chinoise fait vaciller ses certitudes, où elle craint, plus que jamais, de se faire damner le pion par Pékin ou par Washington. Non, surtout pas maintenant. Elle va rester sur place, elle va poursuivre l’exploitation et si les barbus recommencent, elle ne fera pas de quartier, quitte à tuer tout le monde. C’est ainsi qu’elle pourra s’imposer comme un acteur de premier plan. C’est ainsi qu’elle pourra garder la tête haute dans la guerre de la communication et garder une bonne place dans la guerre de l’accès aux matières premières. Certains vont payer de leur vie ce choix politique ? Tant pis, c’est le risque à prendre. Constat bien déprimant, en ce début d’année 2011 et à la veille d’élections présidentielles au Niger : c’est la realpolitik qui dirige le monde et le cynisme des dirigeants qui guide leurs décisions. L’être humain ne représente rien pour ceux qui nous dirigent, en France comme au Niger ; l’homme est - au mieux - un bulletin dans une urne, un consommateur qui enrichi l’Etat et les banques, un client pour les sociétés privées ou un objet de marchandage. L’homme peut donc être sacrifié sur l’autel des intérêts économiques, comme l’ont été Antoine et Vincent. Ou comme le sont, chaque année, des milliers de Nigériens que les dirigeants préfèrent laisser mourir de faim plutôt que de prendre des décisions politiques courageuses. |
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