Retour sur la commémor’action du 6 février 2026 à la frontière franco-italienne haute
Le 6 février 2014, plus de deux-cent personnes se sont élancées du Maroc pour tenter de rejoindre, à la nage, l’enclave espagnole de Ceuta. Elles ont été repoussées par des brigades anti-émeutes espagnoles, et l’armée marocaine est restée à distance du massacre, conduisant à la disparition d’une personne et à la mort de quatorze autres.
Après cette date, les familles des victimes de ce massacre ont décidé de se réunir et appellent, chaque 6 février, à une journée de commémor’action, pour porter un discours revendicatif contre les responsables de ces meurtres. Ici, un lien vers l’appel de cette année : https://commemoraction.net/2025/12/11/call-for-commemoractions-february-6th-2026/ .
Cette année, l’appel a pris une dimension encore plus grande avec la décision d’un appel conjoint avec les familles de victimes de violences policières, orientant encore plus le discours sur la responsabilité des Etats Occidentaux et leurs politiques racistes et pointant la responsabilité de la police. Partout, en Europe et sur le continent Africain, des mobilisations ont donc eu lieu le 6 février 2026.
A Briançon, plusieurs journées de mobilisation ont été organisées, auxquelles ont pris part certaines des organisations mobilisées sur le territoire contre la frontière. Le 7 février on est monté.e.s à Montgenèvre pour faire face au poste de la police aux frontières. On est monté.e.s en voiture un peu innocemment et arrivé.e.s à la station de ski y’avait des policiers qui contrôlaient toutes les voitures qui étaient pas des SUV. Ça a pas loupé, malgré les bonnets qui cachaient nos cheveux décolorés, on a été contrôlé.e.s et de nombreux.ses copaines aussi. Ensuite on a commencé à marcher, direction le poste de la Police aux frontières (PAF), on était au milieu des touristes qui nous regardaient avec des yeux ahuris depuis les bars d’altitude. À Montgenèvre, on sait jamais ce qui est le plus hostile entre le climat et les gens (en vrai y’a aussi des gens de gauche là-bas, c’est juste qu’iels sont pas nombreux.ses). À la sono on passait des sons antifascistes, ça faisait plaisir. À notre arrivée, les algéco, qui servent de prison pour les personnes arrêtées en montagne, étaient allumés, témoignant certainement de la capture, dans la journée, de personnes exilées ayant tenté la traversée. On a chanté, certaines personnes ont essayé d’interpeller la police (ils écoutaient pas). Pour l’occasion, les grands moyens avaient été mis en place, il y avait plein de gendarmes qui n’étaient pas du coin, du coup ils comprenaient pas ce qu’on leur reprochait. C’était un moment cool mais super frustrant aussi, d’être là à seulement chanter et crier contre la police aux frontières alors qu’elle était en train de faire son sale boulot en montagne. Mais c’est aussi une grande joie d’être là et de se mobiliser avec plein de monde dans le cadre d’un appel de personnes touchées par la mise en place des politiques migratoires criminelles. À la fin de la manif on est entrés dans un supermarché de Montgenèvre pour acheter des cannettes, y’avait le patron en train de regarder une chaine d’info qui passait en boucle les images du fourgon de police cramé la semaine précédente à Turin. Il rageait tout seul contre les « fouteurs de merde », et nous avons apporté, à ses côtés, un soutien sans faille à la famille du fourgon.
La stratégie répressive française à l’égard des personnes non-blanches privées de papier est vicieuse. Elle repose sur le huis clos des murs des prisons, des CRA et des zones d’attente. À l’abri des regards, on organise les enfermements arbitraires des personnes fuyant leur pays, souvent du fait de l’impérialisme européen ou étasunien. Cette stratégie répressive repose aussi sur le fait que la menace que subissent les personnes racisées est permanente. Elle les pousse à se cacher. Ici, à la frontière, c’est exacerbé : tenter, pour une personne noire, de traverser de l’Italie à la France de jour, c’est s’exposer à des contrôles et au refoulement en Italie. Les personnes décident alors de passer de nuit, quand les riches skieur.euse.s dorment. La police, par sa présence, pousse ainsi les personnes à s’isoler et à se rendre invisibles, ce qui arrange bien à peu près tout le monde. Quand elles arrivent à passer, elles arrivent ensuite au Refuge Solidaire, autre espace à huis clos en périphérie de la ville, d’où beaucoup ne sortent pas par peur des contrôles policiers dans la ville ; quand elles sont interpellées, elles sont amenées dans des conteneurs, à l’abri des regards des passant.e.s, dont la vie suit son cours tranquille.
La Méditerranée est médiatisée à juste titre comme un cimetière pour les personnes cherchant à rejoindre l’Europe depuis l’Afrique. Il est beaucoup moins dit que les frontières de l’UE sont aussi des zones mortifères : sur le littoral Nord, autour de Calais, des personnes sont régulièrement tuées dans la Manche. Et ici, à la frontière franco-italienne haute, matérialisée, autour de Briançon par le col de l’Echelle et le col de Montgenèvre, les politiques tuent aussi. Depuis 2016, des personnes exilées passent par les montagnes. Très rapidement, la police française a mis en place une politique répressive mortelle, appuyée sur le régime d’exception permis par l’état d’urgence permanent à partir de 2015. Ainsi, les contrôles aux frontières « intérieures » (les frontières avec les pays appartenant à l’espace Schengen), ont été rétablis. À cause de tous ces dispositifs, Montgenèvre est devenue une zone hautement sécurisée, quadrillée jours et nuits par la présence de la police aux frontières, qui effectue des contrôles racistes et enferme arbitrairement les personnes privées de papiers ayant tenté de rejoindre la France. Cette présence policière contraint les exilé.e.s à emprunter des chemins périlleux, soumis au risque d’avalanche en hiver, et dans des conditions météorologiques dangereuses de haute montagne toute l’année.
Depuis les premières traversées, onze personnes sont mortes et cinq sont portées disparues après une tentative de traversée de la frontière. Il est toujours important de rappeler qu’ici, ce n’est jamais la montagne qui tue et qui blesse. Ce sont les forces de l’ordre qui, par leur présence et leur stratégie répressive, contraignent les personnes à monter toujours plus haut dans la montagne, à tenter toujours plus tard et donc dans un froid extrême, sans lampes-torches pour éviter d’être repérées, à se cacher pour éviter les arrestations et à se séparer en petits groupes pour passer sous les radars. La présence de la police contraint aussi les personnes solidaires à cadrer leurs actions : des procès ont eu lieu contre des personnes accusées d’aide au passage, procès qu’elles ont traînés pendant de nombreuses années et au prix d’un épuisement dissuasif. La frustration est immense d’imaginer la facilité avec laquelle les personnes frontalières traversent de l’Italie à la France sans difficultés, en prenant le bus, alors que les exilé.e.s sont contraint.e.s de prendre les chemins.
L’hiver 2026 à Briançon est un hiver particulièrement éprouvant pour les exilé.e.s, du fait d’une météo dangereuse (beaucoup de neige et régulièrement, rendant quasi-permanent le risque avalanche et peu praticables les chemins empruntés par les gens) et de comportements policiers inhumains :
– le refoulement quasi-systématique des familles, observé depuis janvier, avec des femmes avec leurs enfants en bas âge refoulé.e.s à de multiples reprises, faisant envisager à celleux-ci de prendre le chemin de la montagne. À cela s’ajoutent des humiliations, des moqueries et des intimidations. Le durcissement de ces contrôles provoque en premier lieu une détresse des personnes qui en sont les victimes. Il y a plein de détails sur les pratiques policières dans ce communiqué récent de TTM (Toutes et Tous Migrants)et MDM (Médecins du Monde) : https://tousmigrants.weebly.com/nos-communiqueacutes-de-presse.html
– la mise en place de nouveaux dispositifs de répression administrative contre les personnes exilées : la police émet depuis la mi-janvier des ICTF (interdiction de circuler sur le territoire français), qui criminalisent les personnes de manière arbitraire et ont des conséquences sur la suite du parcours d’exil des personnes : leur arrivée en Europe, que les personnes vivent comme une libération après leur passage par « l’enfer Libyen » ou la difficile traversée des Balkans pour celleux qui passent par la Turquie, est marquée par la remise de ce document, avec de nombreuses incertitudes sur les conséquences sur leur demande d’asile, la réaction des policiers en cas de contrôle… Les associations et collectifs briançonnais se sont rapidement concertés pour résoudre ces situations, et aujourd’hui on porte de nombreux recours devant les tribunaux pour permettre aux personnes de ne pas subir les conséquences d’une police en roue libre et se moquant de l’état de droit (les décisions du tribunal administratif de Marseille, qui juge les recours, ont appuyé le caractère illégal et abusif des ICTF données aux personnes exilées). Depuis la première écriture de cet article, la situation a évolué : plus de cent recours contre ces décisions ont été déposés par des avocat.e.s travaillant avec TTM, et la PAF a stoppé, au moins temporairement, cette pratique. On espère que cette nouvelle pratique est désormais définitivement enterrée.
Malgré le durcissement de la répression contre les exilé.e.s, on trouve toujours des réponses. Encore une fois, ce sont les personnes exilées elles-mêmes qui payent les conséquences des changements de pratique le temps qu’on s’adapte. Tout ça met en colère, mais la puissance de la mobilité des personnes est aussi porteuse d’espoirs immenses. L’arrivée au Refuge de Briançon, que des gens atteignent quasiment chaque jour, est une marche de plus pour les personnes exilées vers leur quête d’un endroit où s’installer pour connaître un peu de paix.
Freedom, Liberté, حرية.

en service civique avec le collectif Toutes et tous migrants à Briançon