Regards croisés sur le salariat des personnes étrangères en agriculture en Isère, en Hérault et dans le Gard – Partie 2
Spécificités de l’emploi agricole – Rebecca
Une partie de ma mission consiste à faire de l’accompagnement médico-social auprès des travailleur.euses agricoles, c’est de ce contexte que découle mon analyse cartographique du territoire. En parallèle, je mène des entretiens avec les agriculteur·ices du territoire pour comprendre les conditions du recours au travail saisonnier. Je vois surtout des exploitations agricoles orientées vers la Grande et Moyenne Distribution (GMS) donc cela oriente ma vision sur l’état de l’emploi en agriculture en Hérault.
L’échantillon que j’ai constitué pour cette enquête est composé en majorité d’exploitations de taille moyenne (environ 50 hectares). Les plus petites exploitations font environ 2 hectares tandis que la plus grande en fait 300. Entre ces petites, moyennes et grandes exploitations, il y a de grands écarts pour le nombre de personnes recrutées, qui ne dépend cependant pas seulement du nombre d’hectares cultivés, mais également des techniques employées. Par exemple, un des exploitants agricoles que j’ai rencontrés cultive 2 hectares de fraises hors-sol de façon intensive. Ainsi, malgré la surface relativement restreinte de la plantation, elle nécessite beaucoup de main-d’œuvre : 34 saisonnier.ères y travaillent en pleine saison.
Pour ce qui est des conditions de travail, c’est difficile d’en avoir une vision objective. En effet, les agriculteur·ices que j’interroge ne vont pas me dire d’elle·eux même qu’elles sont mauvaises. C’est plutôt du côté des saisonnier.ères que l’on va avoir un aperçu de l’éventail des conditions de travail possibles, assez hétérogènes en fonction des exploitations. On nous a tout de même relaté plusieurs fois des situations de quasi-esclavage moderne, rendu possible par la précarisation intentionnelle de la main-d’œuvre. L’Union Locale de la CGT Lunel joue un rôle important dans la lutte contre ces pratiques abusives, allant régulièrement aux prud’hommes pour tenter de faire condamner les employeurs.
Au niveau du logement, une grande partie des personnes que l’on accompagne ont du mal à accéder à un bail locatif, que ce soit car elles perçoivent de faibles revenus, car les contrats saisonniers sont sur des périodes courtes ou car elles sont amenées à bouger régulièrement. Une bonne partie des personnes que nous avons rencontrées pendant les permanences vivent chez des marchands du sommeil, c’est-à-dire qu’elles louent un lit dans une chambre avec d’autres personnes, souvent pour des sommes très élevées, environ 300 euros. Une partie relativement faible des personnes sont logées chez l’employeur, et certaines ont tout de même accès à un bail locatif.
La plupart des agriculteurs·ices que j’ai rencontrés font le choix de ne pas loger les saisonnière·ères malgré l’avantage que cela représente pour recruter la main-d’œuvre. En effet, iels considèrent que le code rural qui régit ce type de logement est trop contraignant et peut déboucher sur trop de risques légaux en cas d’inspection. La majorité des saisonnier.ères vivent dans les vieux centres de Lunel et de Mauguio qui sont les plus grandes villes des environs permettant d’avoir accès à des services tels que des supermarchés ou bien des lavomatics.
Spécificité de l’emploi agricole – Noé
Pour ce qui est des spécificités de nos territoires en matière d’emploi agricole, la divergence d’angle d’approche de nos deux missions va effectivement influer sur nos images respectives du salariat entre Isère et Hérault.
Le lien entre A4 et le monde agricole se fait principalement via des fermes optant pour les modèles de l’agriculture paysanne et abordant le travail de la terre de façon militante. Ces fermes à taille humaine gérées par des paysan·nes consciencieux des enjeux de justice sociale suivent des modèles économiques en rupture avec le productivisme latent insufflé par l’agro-industrie. Des agricultures bio, bien souvent sans intrant, à destination d’une consommation locale en circuit court.
Ces modèles étant moins rémunérateurs, les fermes qui les adoptent ont rarement les capacités financières d’employer des personnes de façon pérenne.
L’accueil peut alors se faire sous la forme de stage et de formations, permettant un échange de compétences et de connaissances agronomiques mais n’apportant aucune stabilité financière et maintenant donc des situations de précarité. Dans certains cas il est aussi possible de fournir des contrats saisonniers pour les périodes de forte activité, mais ces contrats restent irréguliers et par conséquent précaires.
En matière de logement, les exemples d’accueil mis en place via A4 s’accompagnent d’un hébergement sur place pour lequel l’association veille à ce qu’il respecte les standards de dignité. Les paysan·es rencontrés au cours des voyages ont en général conscience de cet enjeu auquel les difficultés du monde paysan ont parfois du mal à répondre (impossibilité de mise en place d’accueil du fait de l’absence de solution de logement salubre).
Ce point fait partie des enjeux locaux et territoriaux auxquels il est nécessaire de prêter attention lors des rencontres, au même titre que les questions de mobilités (présence de transports en commune, mise à disposition de vélos électriques) et d’accessibilités (présence de commerces de proximité, accès aux soins pour faire le lien avec la mission de Rebecca, possibilité d’accès rapide en préfecture dans le cadre des démarches administratives, …).
Ce point soulève un enjeu pour l’avenir de l’association, à savoir de faire évoluer son réseau vers des fermes à la fois consciente des l’importance du respect du respect des droits fondamentaux des travailleur·euses et disposant d’une stabilité économique permettant un emploi, lui aussi, stable. C’est ce qu’A4 essaie de pousser en allant rencontrer des paysan·es issu·es de tous les milieux.
Pousser à des changements de pratiques – Rebecca
Un des objectifs de cette enquête que je mène au sein de mon service civique est de pousser à un changement de pratiques vis-à-vis des salariés agricoles. Je me suis rendue compte au cours de mes entretiens que la question de la main-d’œuvre est une préoccupation centrale pour les agriculteur·ices que j’ai rencontré·e·s. On m’a plusieurs fois relaté la difficulté du recrutement, notamment dans les périodes de pics d’activité, notamment au printemps et en été. L’objectif est donc d’attirer les saisonnier.ères. Une première stratégie est de planter des cultures dont la récolte se suit dans le temps, ce qui permet de proposer des contrats de travail plus longs, par exemple de 6 mois, qui ouvrent ensuite les droits au chômage. Une autre stratégie est d’aménager le travail pour le rendre le moins pénible possible, en utilisant par exemple des plateformes en arboriculture pour contourner l’utilisation de l’escabeau, ou bien en cultivant en hors-sol.
Cette enquête que je mène pour Médecins du monde va permettre, une fois l’analyse achevée, de mieux comprendre les contraintes qui s’imposent aux agriculteur.ices au niveau de l’emploi des travailleur.euses saisonnier.ères. L’idée serait de pouvoir accompagner les exploitant·es agricoles vers de meilleures pratiques ainsi que de pouvoir être des interlocuteur·ices de confiance sur des questions de santé et d’affiliation à la MSA. Une première visite à domicile aura lieu la semaine prochaine chez un agriculteur qui n’arrive pas à affilier ses saisonnier.es à la MSA depuis plusieurs années. Médecins du Monde pourra débloquer ce genre de situations avec la volonté cependant de ne pas devenir prestataire de services.
Pousser à des changements de pratiques – Noé
Le projet d’A4 permet aussi d’aborder la question du salariat agricole comme un moyen d’émancipation pour les personnes exilées. Que ce soit d’un point de vue personnel en permettant l’accès à une stabilité économique et au milieu rural, pouvant être un moyen d’intégration. Du point de vue professionnel également, en permettant aux paysans de métier de retrouver un travail au contact de la terre, leur permettant d’utiliser leurs compétences et connaissances en agriculture développées dans les pays d’origine. Enfin, du point de vue administratif on sait que l’accès au travail et à des fiches de paie peut alimenter un dossier de régularisation au titre de l’admission exceptionnelle au séjour (AES) pour la catégorie “métiers en tension”.
En étendant son réseau d’accueil dans les différents territoires durant ses voyages enquêtes, A4 permet la naissance d’initiatives d’accueil locales portées conjointement par les associations, habitant·es et les paysan·nes. Ces initiatives représentent à leurs échelles un changement de pratique en ce qui concerne le salariat en en assumant une possible valeur émancipatrice s’il se fait dans de bonnes conditions.
Afin de pousser à la mise en place de solutions d’accueil respectueuses de la dignité de chacun·e, A4 met à la disposition des employeur·euse potentiel·les différents outils. Notamment un guide de l’hospitalité réalisé en partenariat avec l’association Abiosol listant les besoins généraux pour n’importe quel travailleur·euse (logement, déplacement, temps de travail, congés, …) et les besoins spécifiques aux personnes en situation d’exil (langue, pratiques religieuses ou culturelles propres, difficultés administratives, …).
L’association développe en parallèle des outils juridiques, à la fois pour accompagner les démarches d’emploi, mais également pour armer les travailleurs à se défendre en cas d’abus dans les relations de travail (auto-défense juridique).
Conclusion
Nos terrains nous orientent vers des visions très différentes de l’agriculture sur nos territoires et des possibilités pour qu’elle évolue. De mon côté, j’ai plutôt vu des exploitations agricoles en conventionnel plutôt qu’en bio, produisant pour la grande distribution et des grossistes. C’est le modèle agricole majoritaire aujourd’hui. Ce mode de production n’est pas forcément synonyme de mauvaises conditions de travail. En effet, dans des configurations très dépendantes des nouvelles technologies telles que les fraises hors sol, celles-ci peuvent être meilleures que dans des modèles paysans car la fraise est à hauteur de personne, et les heures de travail ne sont pas dépendantes de facteurs extérieurs tels que les intempéries. Par exemple, en plein été lorsque les températures peuvent monter jusqu’à 40 degrés, certaines serres climatisées peuvent offrir de meilleures conditions. En hiver, celles-ci sont chauffées. Cette régulation des différents facteurs climatiques (humidité, température, etc…) permet également de lisser le travail dans le temps et donc de ne pas se retrouver avec des périodes de forte intensité, par exemple à la suite d’une longue période de pluie.
Bien sûr, cela pose plein d’autres questions, en termes d’utilisation d’énergie, ou de disparition de la biodiversité. En effet, dans la culture hors sol, tous les paramètres vivants du sol sont éliminés au profit de la laine de roche. Il s’agit ensuite d’ajouter artificiellement tous les apports nécessaires au développement de la plante. N’empêche que dans un contexte où de nombreux employeurs ont du mal à recruter, la culture hors sol offre l’avantage d’attirer des travailleur.euses. Il faudrait donc aller vers des manières de produire qui respectent en même temps le vivant non-humain (dimension écologique) et l’humain (dimension sociale).
La dimension GRASP du label Global GAP que revendique la quasi-totalité des exploitations agricoles que j’ai visitées comporte une dimension sociale visant à encadrer le travail dans ces entreprises afin de prévenir des pratiques abusives. Cependant, son impact réel sur les conditions de travail est à relativiser. Ces exploitations sont en parallèle majoritairement en conventionnel et orientées vers la grande et moyenne distribution. A côté de cela nous avons le bio qui certes va beaucoup plus loin en termes de protection de l’environnement notamment avec l’encadrement strict des phytosanitaires mais ne comporte pas de dimension sociale. Paradoxe? Il est temps que le bien-être des salarié.es soit pris en compte dans tous les modes de production.
Pour compléter ton analyse, la fenêtre vers le milieu paysan isérois ouverte par ma mission de service civique me permet d’identifier d’autres facteurs limitant la mise en place de relations de travail entre paysan·nes et personnes ayant vécu l’exil, avec en premier la question économique due à un secteur paysan très précaire.
Par ailleurs, les relations de dépendance que peuvent créer les contrats de travail sont vraies dans toutes les branches du secteur agricole et les abus peuvent être partout, d’où l’importance de fournir des outils de défense permettant aux travailleur·euses de faire valoir leurs droits.
Les juridictions prud’homales restent ouvertes à quiconque travaillant sur le territoire français. Il est important d’insister sur cette possibilité d’engager des poursuites dans les cas de pratiques maltraitantes, d’autant plus que la reconnaissance d’une pratique qualifiée de “traite d’être humain” peut permettre à la personne en étant victime d’obtenir un titre de séjour.
Ce regard croisé entre Isère et Hérault sur la question du salariat des personnes étrangères en agriculture nous montre bien que les systèmes actuels nécessitent une vigilance à tous les égards et met également en lumière l’importance de documenter les pratiques et de soutenir les initiatives (associatives ou autres) œuvrant pour le respect des droits du travail et la dignité dans l’accueil.
Article écrit par Rebecca et Noé, volontaires envoyé·es par la Confédération Paysanne, respectivement chez Médecins du Monde à Montpellier et A4 à Grenoble. Partie 1 disponible sur le blog des volontaires.
