Le porte à porte au Clos Français

Depuis mon arrivée à APPUII, je travaille essentiellement auprès du collectif d’habitant·es du Clos français à Montreuil (93). C’est un quartier prioritaire en renouvellement urbain depuis 2022.

Photographie au sein du quartier du Clos Français prise par l’association APPUII.

La réhabilitation des immeubles dont je vais parler est censée être finie. Le bailleur social y avait promis 60 000 € par appartement. Les immeubles semblent neufs, la peinture brille encore, les balcons ont été agrandis… Bref, ça donne envie.

Et c’est ce qui ressort dans la parole des habitant·es. Tout le budget a été mis pour l’extérieur, la devanture. C’est une vitrine du logement social. Mais l’intérieur est déplorable. Avec le collectif d’habitant·es et des bénévoles, nous avons donc réalisé un porte-à-porte pour recenser toutes les malfaçons, dans le but de les dénoncer.

Avant même que ça ne commence, nous montions les escaliers d’un immeuble et nous sommes tombé·es sur un monsieur assis sur un tabouret à côté de son lit, installé sur le palier. Pour une dette locative (assez faible il me semble), il a été expulsé le 31 octobre, soit la veille de la trêve hivernale… Les huissier·es ne l’ont pas prévenu du jour de l’expulsion, il n’était donc pas préparé et n’a pu prendre que le strict minimum. Toutes ses affaires sont restées dans l’appartement. Quand on l’a vu, ça faisait un mois et demi qu’il dormait là. Apparemment depuis, il a été pris en charge mais ça donne le ton.

« Si j’avais su, j’aurais jamais accepté les travaux. » Ça, on l’a beaucoup entendu au cours du porte-à-porte. Dans près de 90 appartements, les habitant·es nous ont montré tout ce qui est anormal (et c’est énorme). La plupart trouvent effectivement que c’était mieux avant (sans vouloir donner du crédit à cette expression pourrie). Pour certain·es, leur vie est devenue un calvaire depuis les travaux.

Le plus gros problème, c’est l’humidité et la moisissure. Aucune VMC ne fonctionne. Généralement, le papier de verre a été mis partiellement, voire pas du tout donc les plafonds moisissent. En plus de ça, les bacs de douche n’ont pas été bien étanchéifiés donc dans beaucoup d’appartements, l’eau déborde des douches et va sur le sol. Chez une famille, elle passe même à travers le mur et coule sur le sol des WC.

Face aux (très) nombreuses réclamations, la plupart des locataires restent sans réponse. Certains ménages, quand ils le peuvent, se résolvent donc à faire des travaux eux-mêmes après coup. « Ça m’a coûté plus d’argent qu’autre chose. » Et, évidemment, les charges ont été augmentées.

Par exemple, pendant la réhabilitation, un habitant a réclamé de nouveaux travaux dans sa salle de bain car ce qui avait été livré n’était pas vivable. Sans réponse, il a alors décidé de voler le matériel des travaux stocké dans le hall d’immeuble pour le faire lui-même. Mais encore aujourd’hui, ses enfants doivent nettoyer tous les jours la moisissure au-dessus de la douche.

Dans un appartement, suite au même problème, l’humidité s’est propagée sur les murs attenants à la salle de bain. Celui de la chambre est donc moisi. À cela s’ajoute le tour de fenêtre située au au-dessus du lit qui est mal isolé et, lui aussi, moisi. La mère a donc des problèmes de santé et dort depuis quatre mois avec un appareil respiratoire.

Photographie du mur moisi de la chambre prise par une bénévole.

Dans un autre logement, le chauffage ne peut pas être réglé et est toujours à une température très élevée. Le bébé qui vient de naître est donc malade à cause de ça.

Chez son voisin, les deux jeunes garçons (4 et 6 ans) ont des problèmes d’asthme depuis les travaux. Ils ne peuvent pas allumer la lumière de leur chambre sans demander à leurs parents parce que l’interrupteur électrocute depuis qu’il a été installé. La douche déborde sur le sol et il y a des remontées de résidus à chaque utilisation. De toute façon, elle est inutilisable puisque le siphon neuf est constamment bouché. La famille est donc obligée d’aller prendre leur douche chez la grand-mère qui (heureusement) n’habite pas loin. Les fils électriques sont aussi laissés apparents dans la salle de bain, à hauteur des pieds, près de la douche.

Une des dernières personnes chez qui je me suis rendue est un homme en situation de handicap qui vit avec sa femme et 5 enfants en bas âge. Alors que c’était prévu, les équipements pour les personnes à mobilité réduite n’ont jamais été installés sur la douche et les WC neufs. Le père a fait de nombreuses réclamations. Mais après une longue période dans cette situation inconfortable et toujours aucune réponse, il a dû se résoudre à acheter la chaise de douche ainsi que les barres de maintien et les installer lui-même.

Ci-dessous des photographies prises dans d’autres appartements par une bénévole :

Je ne parle ici que des cas les plus marquants. Mais sans que les conditions ne soient toujours invivables, ce sont des malfaçons qui rappellent quotidiennement aux locataires que leurs propres conditions de vie ne sont pas de leur ressort et que le droit au logement digne ne vaut pas pour tous·tes. Comment se fait-il que les millions d’euros financés par l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine), autorité de l’État, ne soient soumis à aucune vérification ?