Rencontre autour du travail détaché, Mens
En arpentant les routes sinueuses du Trièves, séparant Grenoble de Mens, les rayons de lune nous permettent de deviner les silhouettes majestueuses des massifs du Vercos et du Dévoluy. La nuit est froide, la ville silencieuse et pourtant, en poussant la porte de l’ancienne usine de soierie locale, nous découvrons une ambiance des plus chaleureuses. Réhabilité en un lieu de vie associative, d’expression, d’échange et de convivialité, Bombyx, du nom du papillon donnant naissance au fameux « ver à soie », accueil ce soir un temps d’échange et d’écoute autour du travail détaché.
La buvette et la cantine proposées par l’association L’Attrape-voix, en soutien au CODETRAS, viennent réchauffer les cœurs (et les corps). Puis, nous entrons dans une petite salle aménagée spécialement pour la diffusion du documentaire audio « Travailleurs détachés – les dessous d’une exploitation », une création de Tifenn Hermelin et Hélène Servel. La lumière s’éteint, les flammes du petit poêle à bois situé au fond de la pièce restent.

Né d’une enquête démarrée en 2018 dans les Bouches-du-Rhone, le documentaire retrace l’histoire du travail détaché à travers les témoignages des premiers concernés, exploitant·es comme employé·es.
S’agissant de l’une des multiples facettes du travail des saisonniers étrangers dans le milieu agricole, le « détachement », commence à inonder les exploitations intensives du département au début des années 2000. Cette pratique permet aux exploitant·es de faire appel à une main d’œuvre étrangère par l’intermédiaire de sociétés d’intérim, généralement espagnoles. La première, et plus importante d’entre-elles, Terra Fecundis, fait venir chaque année des milliers de travailleurs et travailleuses d’Amérique Latine, d’Afrique de l’Ouest et du Maroc.
Pas besoin de chercher très loin pour comprendre ce qui motive l’emploi de travailleur·euses détaché·es. En effet, cette main d’œuvre coûte, en moyenne, 20 % moins cher que la main d’œuvre française qui, de toute manière se fait de plus en plus rare au vu des conditions du travail agricole saisonnier.
Depuis notre petite salle de projection où tout le monde grelotte, il est difficile de se représenter les 45 à 50 °C que peuvent atteindre les serres de Damien, maraîcher Bio intensif.
Tu viens un jour normal à 10h tu coules l’eau, y’a personne qui veut travailler à part « eux ».
Au-delà de la difficulté du travail en lui-même, le faible coût de la main d’œuvre mise à disposition par Terra Fecundis et ses successeurs ne vient pas de nulle part. Conditions d’hébergement déplorables (voir photo ci-dessous), bas salaires, heures supplémentaires non payées, déshumanisation, chantage à l’embauche … La notion de dignité de l’emploi ne semble pas faire partie du vocabulaire de ces entreprises d’intérim.

Tout vient alors se cristalliser autour du témoignage glaçant de Carmen Maldonado, venant refroidir l’atmosphère de plus belle.
S’il avait été amené directement à l’hôpital au moment de l’accident, il aurait probablement été sauvé.
Le 7 juillet 2011, alors qu’il ramasse des melons pour le compte d’une exploitation de Maillane (Bouches-du-Rhône), son frère Elio est victime d’une déshydratation foudroyante sous le regard impuissant des autres employé·es, pas autorisé·es à intervenir par l’exploitant. Il restera au sol, inconscient, sous un soleil de plomb, pendant plus de trois heures et rendra son dernier souffle à l’hôpital quatre jours plus tard.
Ce drame met en lumière l’impunité avec laquelle les exploitant·es peuvent continuer à avoir recours à des méthodes de travail frôlant l’esclavagisme. À l’issue du procès, les employeurs d’Elio Maldonado ne seront pas tenus comme responsables de sa mort.
L’enquête menée dans le cadre de ce documentaire nous montre bien que les mauvais traitements ne sont pas des cas isolés, mais bien les engrenages d’une machine bien rodée sur laquelle repose le secteur agricole intensif local. Les pressions de l’agro-industrie sur les rendements des exploitations et la compétitivité des prix incitent les exploitant·es à avoir recours à cette main d’œuvre peu coûteuse, ce qui témoigne de l’origine systémique des pratiques d’exploitation des travailleurs et travailleuses étrangé·es. Le modèle économique mis en place par les entreprises comme Terra Fecundis se base sur l’invisibilisation de cette main d’œuvre. Le silence autour du sujet se repend jusqu’aux plus hautes sphères politiques et les élu·es, locaux, nationaux comme européens n’abordent que trop peu la question du travail détaché.
La fermeture des frontières en 2020, suite à la pandémie, révèle néanmoins la profonde dépendance du système agricole à l’égard de ces saisonnier·es étgranger·es, les exploitations intensives n’étant plus capable de produire leurs quantités habituelles. La récente condamnation de Terra Fecundis, pour fraude au travail détaché, donnera également une résonance médiatique à la question du travail détaché, mais il reste du chemin à parcourir.
Ce chemin, il est éclairé par des associations comme le CODETRAS, qui, depuis plus de 20 ans, documente les pratiques liées à l’emploi de salarié·es agricoles étranger·es et accompagne les travailleur·ses lors de procès. À Beaucaire, le collectif DSF (Derechos Si Fronteras ou « Droits Sans Frontières »), soutenu par des membres du CODETRAS, tient une permanence juridique d’accès au droit à destination des saisonnier.es.
À l’issue de la diffusion du podcast, une table ronde se tient avec Tifenn Hermelin, l’une des réalisatrices du documentaire, la confédération paysanne de l’Isère et des membres de l’association A4. L’occasion pour le syndicat agricole de réaffirmer sa lutte contre les pratiques abusives et l’esclavagisme moderne dans le milieu agricole avec, entre autres, la création du programme « Agriculture paysanne et travailleurs saisonniers migrants » visant à documenter les pratiques abusives du secteur agricole. Ce temps d’échange a également permis d’aborder des alternatives plus vertueuses pour l’emploi de salarié·es étranger·es dans les fermes. C’est le cas du projet porté par A4 (Association d’Accueil en Agro-Artisanat), visant à créer des dynamiques d’accueil dans les métiers de l’agriculture pour les personnes exilées, en mettant un point d’honneur à ce que cet accueil se fasse en toute dignité.
Le constat est indéniable, les pratiques abusives liées au travail détaché ne sont que la conséquence d’une défaillance globale du système de production agricole. Système dont les voiles sont gonflées par des politiques européennes favorisant les grandes exploitations intensives aux rendements les plus élevés. En effet, les aides de la PAC (Politique Agricole Commune) sont, à ce jour, calculées au prorata des surfaces exploitées. Cela mène à des situations délirantes où, à titre d’exemple, des exploitations comme la SCEA Reveny, plus grosse production de salade d’Europe et dont on sait qu’elle a recours massivement au travail détaché, se voit toucher des sommes faramineuses de financements européens en raison de ses 1500 ha d’exploitation. Un calcul des aides de la PAC basé sur des critères sociaux pourrait permettre d’endiguer la précarité des plus petites fermes et de limiter ainsi le recours aux pratiques d’exploition au travers du travail détaché.
La soirée se termine alors doucement. Avec les membres d’A4 présent·es, nous remballons notre petit stand de livres installé pour l’occasion et nous reprenons la voiture, partagé·es entre la légèreté de ce temps d’échange et les belles rencontres qui l’ont accompagné et la lourdeur des sujets abordés. Au fur et à mesure des épingles qui nous ramènent à Grenoble, on se sent quelque peu impuissant, mais on se rappelle que des personnes se mobilisent sur ces sujets et que les petites lumières qu’elles allument viennent, à leur échelle, chasser la noirceur de ce monde.

Vous retrouverez le documentaire audio « Travailleurs détachés – les dessous d’une exploitation » à l’adresse suivante : https://www.blast-info.fr/podcasts/travailleurs-detaches-les-dessous-dune-exploitation-fMsrQ0U-TK2vxYM-aitI2g
Autres ressources sur le sujet et utilisées pour cet article :
Les « travailleurs détachés » de l’agriculture peinent à obtenir justice, Reporterre, 24 juin 2022 : https://reporterre.net/Les-travailleurs-detaches-de-l-agriculture-peinent-a-obtenir-justice
Agriculture et migration : Derechos Sin Fronteras, 10 novembre 2022 : https://forumcivique.org/fr/artikel/migration-landwirtschaft-rechte-ohne-grenzen
Agriculture : les détachés du droit, déplacés comme du bétail, l’Alresienne, 16 octobre 2020 : https://larlesienne.info/2020/10/16/deplaces-comme-du-betail-terra-fecundis-didier-cornille
Issu du milieu rural, je prends aujourd’hui conscience de toutes les contraintes spécifiques à ces territoires, en particulier en matière d’accueil et d’accessibilité.
Je m’engage cette année auprès du groupe local grenoblois de l’association A4 sur une mission au cœur des enjeux d’hospitalité en milieu rural et d’accès à un emploi digne au contact de la terre pour toutes et tous.
En partenariat avec la Confédération paysanne, je serais amené à accompagner A4 dans sa dynamique de création d’un réseau d’accueil et d’accès au travail en agriculture et en artisanat, par et pour les personnes exilées.