Récit d’un festival solidaire : partie 2
Cette « rapide » présentation du contexte Briançonnais (qui n’est que la partie émergée de l’iceberg) donne un aperçu de l’étendue des sujets et enjeux qui animent le territoire et les associations, et qui dépassent largement la question de la frontière. Il m’aurait été impossible d’évoquer ici le festival sans en poser le cadre et rappeler les actualités qui nous ont mobilisé·es les semaines précédentes.
L’objectif premier de La Bouffée d’air était d’offrir un moment de répit et de reviviscence dans un lieu de partage et de discussions – des espaces communs qui sont de plus en plus difficiles à trouver. Ce festival visait également à donner accès à de l’information documentée et fiable, à construire un discours et un imaginaire collectif alternatifs aux pouvoirs politiques et médiatiques dominants, et à renforcer et valoriser les dynamiques locales de solidarité. Les festivités se sont ouvertes dès le vendredi soir autour d’un apéro de lancement, qui proposait la projection du film Parti pour rester de Marie Trouvé et Maxime Brousse, ainsi que les expositions d’Estelle Doehr, du documentariste Jamshid Goldmakani, du Secours Catholique-Caritas France et du CCFD Terre Solidaire. L’essentiel du programme se concentrant sur la journée du samedi, trois espaces différents avaient été pensés pour accueillir l’ensemble des événements et activités prévus sur le site.
Pour rentrer d’emblée dans le cœur du sujet, l’historien Philippe Hanus et la géographe Sarah Bachellerie ont inauguré la journée par une rétrospective de l’histoire-mémoire et l’actualité des mouvements migratoires et de la militarisation de la frontière franco-italienne. Deux ateliers ont ensuite permis d’aborder la question de la santé mentale et du découragement dans les luttes pour les droits des personnes étrangères, tandis qu’un atelier artistique proposait de la lecture, de la musique et la création d’une fresque sur le thème « Racisme : le nommer et le combattre ».

Après un déjeuner partagé, la journée s’est poursuivie avec une table-ronde dédiée aux difficultés d’accès au logement dans les Hautes-Alpes, animée par le DAL 05, Escartons Autrement, Refuges Solidaires, Médecins du Monde et des militant·es des milieux squats. Suite à une conférence organisée par le Caojop afin d’alerter sur les dangers des JOP 2030, entre « déni démocratique, scandale d’État et conséquences sur le Briançonnais », un atelier collaboratif a permis d’imaginer et de réfléchir collectivement aux manières de rendre le territoire plus accueillant, en élaborant des pistes d’actions concrètes pour le futur. La journée fut également rythmée par la représentation d’une pièce de théâtre, 2 chorales, 4 ateliers manuels pour adultes et enfants, et la présence de porteur·euses de parole, en itinérance sur le site afin d’échanger avec les festivalier·es sur la thématique de l’accueil, au travers d’anecdotes et témoignages. Enfin, la Bouffée d’air n’en aurait pas été une sans les 7h de concert qui s’en sont suivies, laissant s’exprimer nos colères joyeuses au rythme des paroles engagées – comme un écho des causes portées dans la journée.

Prendre soin de nos luttes : faire la fête, surveiller la PAF
Bref, La bouffée d’air en quelques chiffres, c’était près de 800 personnes, dont 600 pour la seule journée du samedi 28 juin, 6 concerts, plus de 40 intervenant·es, 23 structures présentes sur le village associatif, 3 projections, 7 espaces de discussion, conférences ou tables-rondes, 4 ateliers de création et plus de 50 bénévoles. Mais c’était surtout une bonne occasion de brandir la joie militante comme un majeur en l’air aux politiques mortifères. Car se retrouver pour fêter ne veut pas dire oublier. C’est s’accorder un temps de réparation collective contre l’épuisement, c’est affirmer qu’on peut lutter sans se résigner, que la tristesse individualisante et anesthésiante n’est pas une fatalité indissociable d’un militantisme qui serait voué à l’échec.
« La joie réinvente les gens à travers les luttes contre les formes d’assujettissement. La joie est un processus désubjectivant, une façon de défaire les règles, une intensification de la vie elle-même. »
Carla Bergman et Nick Montgomery, Joie militante. Construire des luttes en prise avec leurs mondes, AK Press, 2017.
Alors que certains milieux militants conservent des codes masculinistes et prônent un activisme fondé sur des valeurs de virilité (agressivité, courage, sacrifice de soi), la joie militante réhabilite les affects, leur redonne leur place et leur légitimité dans les mouvements, elle allie combativité et soin pour que puissent émerger de nouvelles capacités collectives.
Dans une atmosphère mêlant bienveillance et détermination, le festival s’est ainsi clôturé par une session d’observations à la frontière organisée par la CAFI, l’Anafé et Médecins du monde. Pendant 38h, 28 militant·es des trois frontières se sont relayé·es pour documenter les pratiques des forces de l’ordre. Durant cette veille, 68 personnes ont été interpellées et privées de leur liberté, 22 ont été renvoyées en Italie, et 41 mineur·es ont été pris·es en charge par les autorités. Des solidaires ont également été photographié·es par les forces de l’ordre, sans justification légale claire, illustrant des pratiques à peine dissimulées de fichage et d’intimidation de la mobilisation citoyenne. Bien que déplorables, ces constats[1] témoignent de l’importance de nos actions collectives, qui rappellent aux autorités que nous ne resterons pas impuissant·es ni silencieu·x·ses face aux violations des droits aux frontières.
Car au-delà de la fête, ces rassemblements permettent le partage et la transmission de nos mémoires collectives, de nos résistances aux frontières et de tout cet héritage de mobilisation, de riposte et de désobéissance populaire qu’il faut nourrir et faire vivre. À Calais, Briançon, Menton ou Hendaye, face aux drames en migration, il n’y aura ni oubli, ni pardon.
[1] Un compte-rendu synthétique de ces observations a été rédigé par la CAFI et l’Anafé, disponible à l’adresse suivante : https://projet-cafi.com/wp-content/uploads/2025/07/Observations-citoyennes-Montgenevre-juin-2025.pdf

Étudiante en Master 2 Genre et Développement, je me suis spécialisée sur l’étude des migrations, et plus particulièrement sur les frontières françaises et les différentes formes de violence, de solidarité et de modèles d’accueil qui s’y développent.
Ma mission aux côtés du Mouvement citoyen Tous Migrants vise à documenter l’accès au droit à l’hébergement d’urgence des personnes exilées à la frontière franco-italienne haute.