Récit d’un festival solidaire : partie 1
Nous sommes fin juin à Briançon, et comme partout en France, la chaleur est écrasante. Sous un soleil de plomb – qui ne présage rien de bon pour les mois et années à venir – tout le monde s’affaire à la préparation d’un événement particulier : la première édition du festival La bouffée d’air. Ironique me direz-vous, au vu du nombre d’éventails dégainés pour contrer la canicule.
Pour celles et ceux qui n’en auraient pas entendu parler (malgré une équipe com’ époustouflante), les acteur·ices et habitant·es du Briançonnais et d’ailleurs se sont réuni·es les 27, 28 et 29 juin autour d’ateliers, concerts, spectacles, repas partagés, tables-rondes et discussions sur le thème de « territoire accueillant ». Ce festival a été imaginé et organisé par la Plateforme Briançonnaise, un espace qui permet aux collectifs et associations solidaires locales de se réunir et de s’organiser, pour tenter de répondre de manière collective et complémentaire aux besoins des personnes exilées de passage ou désormais installées sur le territoire. Œuvrant ensemble pour la défense des droits des personnes exilées, cette Plateforme rassemble Refuges Solidaires, Tous Migrants, Médecins du Monde, le Collectif de Réduction des risques en montagne (ex Collectif Maraudes), la MAPEmonde, La Cimade, Chez Marcel, RIB, le Secours Catholique, CCFD-Terre Solidaire, les milieux squats, et Eko !. La Bouffée d’air, c’est à la fois le résultat et l’incarnation de cet effort collectif essentiel.
Dès mon arrivée, j’ai en effet été frappée par cette impressionnante capacité à s’unir – malgré toute la diversité et les désaccords qui constituent les luttes et les affaiblissent parfois – pour faire front contre des politiques nationales et locales de plus en plus hostiles et répressives. Mais dans un contexte socio-politique on ne peut plus anxiogène, s’indigner et dénoncer ne suffit plus. Il faut faire appel à l’imaginaire collectif, repenser nos manières de faire société, se réapproprier nos territoires, nos luttes, nos futurs. C’est là que réside précisément toute l’ambition de ce festival : dépasser le découragement général qui menace les espaces solidaires et militants. La Bouffée d’air s’érige alors en un moment de répit pour toutes celles et ceux qui sont à bout de souffle, après des mois particulièrement éprouvants sur lesquels il convient de revenir un instant. Mais avant toute chose, je vous invite à visiter la page Instagram du festival, qui vous donnera sûrement envie de réserver dès à présent votre mois de juin 2026 pour assister à la seconde édition !

Quelques éléments de contexte
Si, comme moi, la géographie n’est pas votre fort, sachez tout d’abord que Briançon se situe dans les Hautes-Alpes, à la frontière franco-italienne haute.

Territoire d’immigration depuis les années 1970 (époque à laquelle la France accueillait volontiers la main d’œuvre étrangère), le Briançonnais, et particulièrement la zone frontière, s’est transformé en un laboratoire de politiques migratoires toujours plus sécuritaires et déshumanisantes à partir des années 2015-2016. Les personnes exilées qui tentent aujourd’hui de traverser cette frontière, qu’elles souhaitent ou non demander l’asile, subissent un harcèlement et une criminalisation particulièrement violents, et sont obligées d’emprunter des routes de plus en plus périlleuses, avant d’être pour la plupart refoulées vers l’Italie sous couvert de « réadmission ». Ces politiques racistes, adossées au cadre légal volontairement flou appliqué à la frontière, permettent toutes sortes de dérives et de violences : détentions arbitraires, mises en danger, violations du droit d’asile, agressions physiques ou verbales… La liste est longue, et témoigne d’une indifférence totale voire d’un mépris déconcertant envers les droits fondamentaux[1].
Cette situation découle notamment d’un regain protectionniste en date de 2015, lorsque les contrôles aux frontières françaises intérieures ont été rétablis au titre de « menaces graves pour l’ordre public ou la sécurité intérieure ». Constamment renouvelé depuis sur fond de « menace terroriste », le rétablissement des contrôles a surtout servi la lutte contre l’immigration dite « irrégulière », notamment à la frontière franco-italienne haute. 2025 marque ainsi les 10 ans de ce dispositif de filtrage, au mépris du principe de libre circulation dans l’espace Schengen[2], puisque le droit n’autorise le renouvellement de ces mesures exceptionnelles que pour une durée maximale de trois ans[3]. Depuis 2018, la militarisation de la frontière et le contrôle toujours plus accru des mobilités a entraîné le décès de 11 personnes[4] et la disparition de 5 personnes[5], qui tentaient toutes de rejoindre la France depuis l’Italie.
Face à cette crise de l’accueil, les habitant·es du Briançonnais se sont progressivement organisé·es solidairement, puis en associations et collectifs, afin de répondre aux différents besoins identifiés dans une logique de répartition des rôles et de collaboration. Parmi les nombreux manquements de l’État, les dispositifs de mise à l’abri et d’hébergement d’urgence sont particulièrement défaillants, si ce n’est totalement inexistants. Seules sept places en hébergement d’urgence sont prévues pour les personnes sans abri à Briançon. Depuis 2017, c’est l’association Refuges Solidaires qui assume ce rôle, et propose pour quelques jours un lieu de répit aux personnes qui viennent de traverser la frontière. Pourtant, le droit à l’hébergement est une responsabilité qui incombe à l’État, et une liberté fondamentale qui doit être garantie à toutes et tous, sans condition. Nourries par l’urgence et l’exigence de dignité de l’accueil, des réflexions ont rapidement émergé sur les possibilités d’action en justice pour faire reconnaître la carence de l’État. Mais ces dernières se sont vite confrontées à la complexité d’un tel recours, à la rigueur qu’il exige, ainsi qu’au manque d’énergie et de moyens disponibles, déjà absorbés par la gestion quotidienne du lieu d’accueil.
C’est dans ce contexte qu’à été pensée ma mission, avec pour objectif de faire un état des lieux de l’accès à l’hébergement d’urgence des personnes exilées à Briançon, de documenter la carence de l’État et d’étudier concrètement les possibilités d’actions contentieuses. Bien que co-construite avec différents acteurs locaux, cette mission est portée et encadrée par le Mouvement citoyen Tous Migrants, qui mène depuis 2015 un travail de sensibilisation et de plaidoyer pour rendre visible et dénoncer la situation à la frontière et les atteintes aux droits fondamentaux des personnes exilées. Reconnue pour son expertise, l’ancrage local de Tous Migrants et son travail de plaidoyer mené à l’échelle nationale et européenne m’a permis de m’inscrire dans un tissu associatif riche qui a été particulièrement stimulant et très précieux dans le cadre de ma mission.
Actualités des derniers mois à Briançon : la solidarité mise sous pression
Malheureusement, mes cinq mois de mission m’ont également confrontée aux conséquences directes de politiques menées par un gouvernement en guerre contre les droits sociaux et les mouvements de contestation. Cela ne vous aura sûrement pas échappé, les réseaux associatifs et militants sont aujourd’hui mis à mal par un contexte politique global fascisant qui prend pour cible les acteur·ices de la solidarité à coups de dissolutions, coupes budgétaires et criminalisation des solidaires et militant·es[6]. Au niveau local, les conséquences sont tout aussi alarmantes : la plupart des associations se retrouvent en difficulté, et Refuges Solidaires, en première ligne de l’accueil des personnes exilées, a connu dès avril 2025 une crise financière majeure. Si une importante mobilisation collective et restructuration interne ont permis au Refuge de maintenir son lieu d’accueil ouvert, son équilibre reste fragile, faute de financements pérennes.
Quelques semaines plus tard, un nouveau pas dans la militarisation croissante de la frontière a été franchi, avec le déploiement d’une Compagnie Républicaine de Sécurité (CRS) venant s’ajouter aux nombreux corps déjà présents pour « protéger la frontière », parmi lesquels la gendarmerie, la police aux frontières (PAF), la douane, l’armée, ainsi que les réservistes de la police nationale et de la gendarmerie. Or, à Briançon comme partout ailleurs, les associations constatent unanimement que le renforcement des dispositifs policiers et militaires aux frontières, loin d’apporter une réponse aux enjeux migratoires, est bien souvent le corollaire d’une augmentation des cas de violence, de violation des droits et de mise en danger des personnes. Des politiques qui s’avèrent donc à la fois dangereuses et tout à fait inefficaces.
Alors que le maire, Arnaud Murgia, saluait sur X l’arrivée de ces nouveaux renforts policiers, Briançon a également accueilli le premier ministre François Bayrou, en visite officielle le 27 juin 2025 pour présider un comité interministériel sur les Jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver 2030, qui se tiendront dans les Alpes, en France. À 24h du festival, pas question pour les associations de manquer pareille occasion. Malgré la frénésie des préparatifs en cours, elles ont donc interpellé le Premier ministre au travers d’une lettre ouverte sur l’accueil et le respect des droits des personnes exilées à la frontière. Car les JOP sont l’incarnation même de ce que le Comité d’Alerte sur les jeux olympiques et paralympiques 2030 (Caojop) appelle la « montagne marketing » : une montagne excluante, qui invisibilise celles et ceux qui risquent leur vie pour arriver en France, mais accueille à bras ouverts les élites et grands événements, une montagne qui capte « tous les fonds publics depuis des décennies, nie et aggrave le réchauffement climatique, et utilise l’environnement et la population locale pour développer un produit commercial ! »[7]. Face aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux que soulèvent les JOP 2030, le festival a choisi d’y consacrer, un atelier visant à informer susciter le débat et amorcer une organisation collective de la contestation.
En parallèle de cette visite officielle placée sous haute surveillance policière, de l’autre côté de la rue se tenait un autre temps fort du weekend : la rencontre du réseau des solidaires aux frontières. Celui-ci rassemble des associations actives aux frontières franco-britannique, franco-espagnole et franco-italienne, toutes confrontées aux mêmes logiques de répression, de violence institutionnelle et de non-accueil. Né de la volonté de partager les expériences, pratiques, réflexions et difficultés liées aux activités solidaires en zones frontières, le réseau a structuré son travail autour de trois axes majeurs : la santé mentale, l’hébergement d’urgence et les personnes mort·es et disparu·es aux frontières. Cette journée d’échanges m’a notamment permis de présenter pour la première fois aux partenaires nationaux les résultats et avancées du travail mené sur l’hébergement d’urgence et les contentieux juridiques associés (un bilan qui fera l’objet d’un article dédié).
Une rencontre dense et essentielle qui a soulevé une question centrale : comment articuler nos luttes et renforcer nos liens pour faire émerger des territoires locaux plus accueillants ?
[1] À ce sujet, voir le rapport rédigé par Tous Migrants, Pratiques policières du contrôle de la frontière : un an de refoulements (pushbacks) et de déni de droits à la frontière franco-italienne dans le Briançonnais, novembre 2021 – novembre 2022.
[2] Sur la militarisation de la frontière et le rétablissement des contrôles, voir la note d’analyse rédigée par Tous Migrants, Annexe 5 : Militarisation et illégalité de la politique à la frontière, novembre 2024.
[3] Nouvel article 25 bis du Code frontières Schengen (CFS). La durée maximale était auparavant de deux ans, mais elle a récemment été fixée à trois ans, lors de la réforme du CFS en juin 2024.
[4] Voici leurs noms : Blessing Mathew, Mamadi Condé, Mohammed Fofana, Tamimou Derman, Mohammed Ali Bouhamdi, Fhatallah Belafhay, Ullah Rezwan Sheyzad, Moussa Sidbié, Mohammed Khalil, Mahadi Yusef, et Mohamed Alrubaye. Border Forensics a mené sa propre contre-enquête sur la mort de Blessing Matthew, en collaboration avec Tous Migrants et grâce à la contribution fondamentale d’un des compagnons de route de Blessing Matthew, Hervé S. Cette analyse, disponible en intégralité sur le site de Border Forensics, remet en cause les conclusions de l’enquête de police judiciaire.
[5] Voici leurs noms : Alpha Diallo, Douala Gakou, Mohammed Mahayedin, Djibril Bayo, Wael Chtiti.
[6] Concernant la criminalisation de la solidarité à Briançon, voir notamment Annexe 6 : La répression des solidaires, et plus généralement le rapport de l’Observatoire des Libertés associatives Au mépris des droits. Enquête sur la répression de la solidarité avec les personnes exilées aux frontières, novembre 2024.
[7] Caojop, Communiqué de presse : Action « Fanfare pour les JOP 2030 et Requiem pour La Morte le 11/07/2025, 9 juillet 2025.

Étudiante en Master 2 Genre et Développement, je me suis spécialisée sur l’étude des migrations, et plus particulièrement sur les frontières françaises et les différentes formes de violence, de solidarité et de modèles d’accueil qui s’y développent.
Ma mission aux côtés du Mouvement citoyen Tous Migrants vise à documenter l’accès au droit à l’hébergement d’urgence des personnes exilées à la frontière franco-italienne haute.